L’histoire truculente : Jean Lafitte la Terreur du Golfe

L’histoire truculente : Jean Lafitte la Terreur du Golfe

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J’inaugure une rubrique historique, qui viendra apporter un peu de légèreté dans mes propos et enquêtes dans l’Aurore Nouvelle. Mon but sera d’aborder des faits cocasses de l’histoire, des mystères, des histoires improbables, des cas plus connus qui fascinent jusqu’à nos jours, des personnages truculents et aux destinées incroyables. J’essayerai de vous apporter également quelques éclairages sur des faits méconnus, tout en tentant de magnifier le roman national français, aujourd’hui victime de révisionnisme, d’oublis, de retranchements coupables ou de manipulations politiques. L’histoire est hélas devenue un vaste champ de bataille politique.

Elle a été kidnappée en France, pour des raisons idéologiques pendables, de destruction de la souveraineté de la France, et pire, elle est souvent mise en scène par un narratif francophobe du cinéma anglo-saxon, américain et britannique pour l’essentiel. Enfin, l’histoire est hélas enseignée de nos jours selon des blocs pulvérisés, sans construction chronologique et manipulée par des visions politiques, et/ou anachroniques de l’histoire. Les époques concernées et traitées sont faussement présentées, par l’oubli de l’état du monde desdites époques : les technologies, la connaissance du monde, l’état d’esprit des citoyens, les idéologiques et croyances du moment, la construction des sociétés. La liste est longue. J’essayerai également d’apporter une histoire plus légère, amusante et passionnante, celle qui fait que l’on aime l’histoire… Elle n’est pas seulement celle des dates et des batailles !

Aujourd’hui je me propose d’évoquer l’histoire et la vie d’un personnage à la fois mystérieuse, héroïque et légendaire, l’un des derniers pirates et corsaires du Golfe du Mexique, la Terreur du Golfe, Jean Lafitte. L’écumeur des mers devait être le héros et sauveur de La Nouvelle-Orléans contre l’ennemi anglais, être espion au service de l’Espagne contre les insurgés mexicains, contrebandier et pirate, il provoqua finalement les foudres des États-Unis, après s’être autoproclamé gouverneur de l’île de Galveston. Il disparut ensuite dans les brouillards de l’histoire, avant que deux historiennes américaines ne démêlent le mystère de sa mort en 2021.

Mais qui était Jean Lafitte ? Son lieu de naissance est inconnu, alors que plusieurs hypothèses ont été évoquées par ses différents biographes. Il est souvent considéré comme étant né en France, à Bordeaux, Bayonne, Biarritz, Pauillac, Saint-Malo ou Brest selon les versions, mais pour d’autres il serait né à Saint-Domingue, la Perle des Antilles, alors colonie française et la plus riche des îles à sucre des Caraïbes. D’autres hypothèses le font naître en Espagne, à Orduna ou encore dans le comté de Westchester, dans l’État de New York. Sa date de naissance fut l’année 1780, ou peut-être 1782, mais il était assurément de langue maternelle française. Des sources se perdent dans diverses considérations, pour les uns un juif séfarade, pour d’autres il aurait étudié avec son frère Pierre dans une académie militaire à Saint-Kitts, dans les Caraïbes.

En 1805, alors que la Louisiane était devenue un État américain par la vente par la France de Napoléon d’un immense territoire (30 avril 1803), il était devenu citoyen américain. Il possédait un entrepôt à La Nouvelle-Orléans, avec son frère Pierre et s’adonnait à la contrebande. L’affaire était lucrative dans un contexte de guerre en Europe et d’une certaine liberté sur les mers, les puissances navales étant occupées à se combattre. L’année 1805 fut d’ailleurs celle de la bataille de Trafalgar, désastre où la flotte impériale fut envoyée par le fond au large de Cadix. Mais l’époque était celle des corsaires, la fin d’un âge d’or, alors que durant les guerres révolutionnaires, les corsaires français ou espagnols, mais aussi d’Alger faisaient régner la terreur.

Dans l’île de Barataria. En 1807, le gouvernement américain de la Louisiane déclara l’Embargo Act, qui interdisait aux navires américains d’accoster des ports étrangers, visant particulièrement le commerce de la Grande-Bretagne, puissance hostile. Les marchands de La Nouvelle-Orléans se retrouvèrent privés de ressources. La même année, alors que la guerre faisait rage en Europe, les États-Unis interdirent l’importation d’esclaves, une loi qui ne devait pas tarder à être contournée par des contrebandiers et malfrats, Jean et Pierre Lafitte furent parmi eux. Les grands propriétaires terriens de Louisiane se trouvaient privés de main-d’œuvre, créant un commerce illégal lucratif. Pour échapper à la surveillance des autorités, les deux frères s’installèrent dans l’île de Barataria, une baie située au Sud de La Nouvelle-Orléans.

Le site était idéal, caché, entouré de bayous, difficile d’accès, mais aussi proche de la ville. Pierre Lafitte resta à La Nouvelle-Orléans comme le gérant des affaires souterraines de l’entreprise, dans le grand port américain. Quant à Jean Lafitte il lança ses opérations illégales de ce port improvisé. L’endroit devint bientôt prospère, alors qu’il obtenait des lettres de course comme corsaire, de la ville de Carthagène, en Colombie, alors dans l’empire espagnol. La ville s’étant insurgée, les lettres lui permettaient de se livrer à la course contre les navires espagnols, tout en étant à la limite de la piraterie. Il fit des ravages au point d’acheter son premier navire (octobre 1812). A cette date, les États-Unis se retrouvaient de nouveau en guerre avec la Grande-Bretagne.

La guerre de 1812. Dans le contexte où les éventuels alliés français des États-Unis étaient occupés dans les dernières campagnes impériales, l’armée napoléonienne s’enfonçant en Russie et où les débris de la flotte française étaient cloués dans les ports, la Grande-Bretagne tenta d’écraser les États-Unis. Contrôlant le Canada, les combats se déroulèrent dans le Nord, mais les Britanniques débarquèrent aussi dans le cœur de la jeune Amérique. New York fut menacé, la Maison Blanche brûlée, une humiliation considérable. Sans flotte de guerre organisée, sauf quelques frégates, les Américains faisaient face à la plus grande puissance navale de ce temps. Sur les mers, les navires américains ne pouvaient mener qu’une guerre de harcèlement et de course, où Jean Lafitte excellait. En octobre 1812, il attira l’attention en s’emparant d’un navire anglais, transportant 77 esclaves. Petit à petit, il mit à l’eau une flottille et devint un réel problème pour la sécurité des Anglais.

Le 3 septembre 1814, un navire britannique se présenta devant l’île de Barataria. Les Anglais envoyèrent des négociateurs et firent une proposition à Lafitte : un grade de capitaine dans la Royal Navy, 30 000 dollars, des terres et une grâce complète pour lui et ses hommes. En échange, Lafitte devait se rallier à la cause britannique et les aider dans une future attaque de La Nouvelle-Orléans. Comptant sur l’appât du gain et le pouvoir de l’or, les Anglais crurent aux déclarations de Lafitte demandant un délai de 2 semaines pour consulter ses hommes. En réalité, il envoya immédiatement un courrier au gouverneur de Louisiane, révélant la prochaine attaque de La Nouvelle-Orléans. Malgré cet acte de fidélité, les autorités américaines envoyèrent une force navale qui attaqua le repaire de Laffite à Grand Terre (16 septembre 1814). Plusieurs de ses navires furent capturés, Lafitte et ses hommes purent s’échapper à travers le bayou.

Mais la situation devait s’inverser, car le général américain Andrew Jackson, nouveau commandant des défenses de La Nouvelle-Orléans, devait finalement accepter l’aide de Lafitte et lui tendre la main. L’attaque britannique sur le grand port eut lieu le 8 janvier 1815, mais les « Baratariens » avaient rallié les défenseurs, apportant leur expérience militaire et une véritable armée de plus de 1 000 hommes. Les Anglais furent vaincus et repoussés, en grande partie par l’action des corsaires et pirates de Lafitte, La Nouvelle-Orléans était sauvée ! Après cet exploit, le président James Madison lui accorda sa grâce présidentielle, à lui et ses hommes, alors que son action était reconnue unanimement, y compris par le général Jackson.

L’aventure texane. Le personnage ne pouvant tenir en place, les frères Lafitte devinrent des espions au service de l’Espagne, pendant la fin de la guerre d’indépendance mexicaine. Elle avait éclaté le 16 septembre 1810, avec le lancement d’une insurrection par le prêtre Miguel Hidalgo y Costilla. La guerre éclatait au moment d’un grand affaiblissement de l’Espagne. Elle se trouvait aux prises avec la France napoléonienne (guerre d’indépendance, 1808-1814), et n’était plus qu’une puissance de second rang. Après la fin de la guerre en Europe, les Espagnols ne purent venir à bout de l’insurrection mexicaine. C’est dans ce contexte que les frères Lafitte servirent l’Espagne. Elle devait finalement être vaincue, la guerre s’achevant par l’entrée des forces insurgées dans Mexico, le 27 septembre 1821. Le lendemain, l’indépendance du Mexique était proclamée et signée. Mais les frères Lafitte avaient fondé une colonie sur l’île de Galveston, au Texas américain, qu’ils baptisèrent Campeche. La colonie devint florissante comme plateforme d’une vaste contrebande, rapportant des millions de dollars par an (1817-1819). En 1819, Jean Lafitte eut même l’impudence de se proclamer « gouverneur de Galveston » (1819), mais ses succès le rendirent imprudent. Après l’attaque de navires américains, les États-Unis envoyèrent un navire de guerre pour mettre fin à l’aventure (1821). N’étant pas de force, ou du moins ne pensant pas pouvoir affronter la marine américaine, Lafitte ordonna d’incendier la colonie et prit la mer avec ses hommes les plus loyaux.

Le mystère de sa mort. Après ce départ, la destinée de Jean Lafitte n’est pas connue, du moins elle attisa le mystère et la légende. Diverses sources affirmèrent qu’il était mort au Mexique dans le Yucatan, ou encore dans le Golfe du Mexique, au Texas ou en Louisiane, durant l’année 1823. Les rumeurs les plus folles circulèrent à son propos, comme le fait qu’il aurait délivré en secret l’empereur Napoléon de sa prison de Sainte-Hélène. Son histoire inspira bien vite la littérature, puis le cinéma et l’imaginaire collectif. Il est resté fêté à La Nouvelle-Orléans comme le sauveur de la ville et sa figure a traversé le temps.

Cependant en 2021, Ashley Oliphant et sa fille Beth Yarbrough publièrent un livre qui fit sensation, sous le titre de Jean Laffite Revealed, aux Presses de l’Université de Louisiane, à Lafayette. Elles menèrent une enquête historique et contre l’avis général affirmèrent dans ce livre que Jean Lafitte n’était pas mort en 1823. Selon le duo mère-fille, il aurait simulé sa mort pour échapper aux poursuites des Américains. Il aurait ensuite vécu aux États-Unis sous une fausse identité, jusqu’en 1875. Se basant sur des archives, elles affirment avoir suivi la piste de Lafitte à travers plusieurs États américains, pour aboutirent dans le comté de Lincolnton, en Caroline du Nord.

Documents à l’appui de leur thèse, Jean Lafitte aurait vécu sous le nom de Lorenzo Ferrer jusqu’en 1875. Il aurait vécu en compagnie d’une esclave nommée Louisa, qui l’avait accompagné dans sa cavale. L’enquête très sérieuse s’appuie sur des recherches de terrain minutieuses, des recherches dans des sous-sols de tribunaux et des collections patrimoniales, afin de recouper les indices matériels. Mêlant la rigueur universitaire et le travail de détective, il semble bien que Lafitte termina donc ses jours paisiblement à 93 ou 95, après avoir connu la guerre contre le Mexique, puis la terrible guerre de Sécession.

La fin des corsaires. Avec lui disparaissait l’un des derniers corsaires. Le terrible amiral Hamidou Raïs, corsaire barbaresque d’Alger était tombé face à l’escadre américaine du Commodore Stephen Decatur (17 juin 1815). Les Français Robert Surcouf et Étienne Pellot, terreurs des Anglais avaient survécu à la guerre de course et s’éteignirent après les guerres révolutionnaires et impériales. Le 16 avril 1856, par la Déclaration de Paris, plusieurs nations déclarèrent la fin officielle de la guerre de course et l’interdiction des lettres de marque. La course était abolie.

Les États-Unis n’ayant pas signé ce traité, des corsaires furent mis à la mer par la Confédération, notamment les navires CSS Alabama, ou le CSS Shenandoah. Ce dernier navire fit le tour du monde, traversant l’Atlantique, entrant dans l’océan Indien et faisant des ravages parmi les navires marchands de l’Union (1864). Il fit escale en Australie et malgré l’incident diplomatique reprit la mer (février 1865), écumant le Pacifique. Malgré la capitulation du général Lee et la fin de la guerre en avril 1865, isolé, le Shenandoah poursuivit sa course… Il captura dix baleiniers dans l’Arctique (28 juin), ce fut officiellement les derniers coups de feu tirés de cette guerre. Il apprit la nouvelle de la fin de la guerre par un navire britannique (2 août), mais décida de rallier Liverpool en Angleterre. Dans une course folle, il traversa les océans, le cap Horn, l’Atlantique, échappant à toutes les patrouilles unionistes et rallia effectivement Liverpool (5 novembre). Son commandant, le lieutenant James Iredell Waddell, se rendit aux Britanniques le lendemain et amena le drapeau confédéré. Le navire fut remis aux Américains et vendu aux enchères. Il fut acheté par le sultan de Zanzibar et rebaptisé El Majidi… il sombra dans l’océan Indien lors d’un ouragan en 1872. Jeté sur la côte, il fut renfloué et repris du service, avant de couler définitivement en 1879. La mer l’avait réclamé… Waddell resta en exil en Angleterre, considéré aux États-Unis comme « un pirate ». il n’obtînt son pardon qu’en 1875 et rentra au pays. Il devint capitaine au long cours pour la compagnie Pacific Mail. Le dernier des corsaires mourut à Annapolis, dans le Maryland, le 15 mars 1886.