Officiellement, la corruption serait faible en France et dans la fonction publique, mais les faits se multiplient et s’entassent depuis les années 70-80. Le régime fait valoir cette France, du « pays des Droits de l’homme », un État qui serait de droit et où la corruption n’existerait pas ou peu. Pour cacher la misère, les médias français parlent souvent de corruption dans d’autres pays, se plaisant à montrer du doigt des pays de l’Europe de l’Est ou d’Afrique. Mais en réalité une corruption rampante sclérose la société français et en premier lieu la fonction publique.
Ces escrocs ou bandits « du tertiaire » opèrent dans l’ombre des administrations, des organisations étatiques, d’obscures commissions, de syndicats et d’autres entités du maillage de la fonction publique en France. Ils sont partout, dans les villes, les campagnes, parfois liés à la sphère politique et leurs réseaux sont souvent assez vastes. D’autres plus modestes sont « des voleurs à la petite semaine », mais certains sont capables d’organiser des escroqueries de plus grande envergure. Le nombre d’affaires est en forte augmentation en France, alors que sous l’ère Macron, le pays est devenu champion d’Europe pour le taux de criminalité, laissant loin derrière tous les pays du continent, sans exception.
Aujourd’hui j’aborderai le cas de Jean-Claude Casanova, universitaire de renom, l’un des penseurs longtemps présenté comme « majeur » dans le paysage français, conseiller des puissants, cumulard de casquettes dans un nombre improbable d’institutions, il ne fut condamné qu’à une peine ridicule, malgré la découverte de tout un système mafieux, dans sa direction de la FNSP, à la suite d’un énorme scandale survenu entre 2012 et 2015. Pour prix… de ses rapines il a été dernièrement élevé par Emmanuel Macron au rang de Grand officier de la Légion d’honneur.



Mais qui est Jean-Claude Casanova ? Il naquit le 11 juin 1934, à Ajaccio et fit des études supérieures de droit et d’économie. Il passa l’agrégation dans ces deux disciplines, puis étudia dans l’une des pires usines des chiens de garde du système, l’IEP de Paris (Sciences Po). Il commença sa carrière comme avocat et stagiaire (1954-1955), mais il étudia aussi aux États-Unis, dans la prestigieuse université d’Harvard (1957-1958). Fort de cette allégeance, il fut immédiatement nommé assistant à la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP, 1958-1959). Il était lié à Jean-Pierre Chevènement, radical de gauche et futur ministre et présida avec lui la Conférence Olivaint, une sorte d’association et think thank « formant les jeunes à la vie publique ».
Il navigua bientôt dans les milieux universitaires, à tous les niveaux, enseignant lui-même à l’IEP (à partir de 1969), dans diverses universités (Dijon, Nanterre), ou écoles supérieures et fut élu directeur d’études et de recherches dans la FNSP (jusqu’en 1990, puis président, 2007-2016). Il enseigna à l’ENA (1966-1968), ainsi qu’à l’École supérieure du pétrole et des moteurs (IFP, 1970-1976). Durant la période il fonda la revue Commentaire (1978-à nos jours), avec le philosophe Raymond Aron. Son positionnement était celui d’un libéralisme classique, européiste et atlantiste, considéré comme l’un des plus influents penseurs de son époque.
Le conseiller des puissants. Il devînt vite incontournable, employé comme chargé de missions ou conseiller auprès de différents ministres, dont Jean-Marcel Jeannerey (1959-1961), Joseph Fontanet (1972-1974), ou le Premier ministre Raymond Barre (1976-1981). Par la suite, il s’infiltra dans la presse et les médias, devenant l’une des plumes du journal Le Monde et à L’Express (1985-1995), puis pour Le Figaro (à partir de 1996), ou encore dans le média de propagande d’État, France Culture. Il publia une dizaine d’ouvrages durant sa longue carrière.



L’incroyable multi casquettes. Il occupa une foultitude de postes d’administrateurs ou de présidences, contre argent sonnant et trébuchant. Il fut dans le conseil d’administration de l’Institut français de relations internationales (IFRI), dirigeant de la Fondation Saint-Simon, du Conseil économique social (CESE, 1994-2004), membre du Conseil d’analyse de la société (2004), président du conseil scientifique de l’Institut national d’études démographiques (INED, 1996), membre de l’Académie des sciences morales et politiques (1997), président de l’Académie (2009), membre du Think Thank atlantiste et européiste European Council on Foreign Relations (2009), du Comité de réflexion sur la modernisation et le rééquilibrage des institutions (2007), de celui pour la réforme des collectivités locales (2008), ou du parrainage de l’Institut régional du cinéma et de l’audiovisuel IRCA, du jury du Prix de la BnF (2009), du Conseil d’orientation et de la fondation Écologie d’avenir (2011), de la Commission sur la rénovation et la déontologie de la vie publique (2012). L’énumération donne le tournis… tant l’on se demande comment il était possible d’occuper de telles places et d’en assurer réellement les fonctions.
La corruption de l’homme finit par émerger. Ses méfaits furent enfin dénoncés dans la presse, notamment sa gestion malveillante de la FNSP. L’affaire débuta avec la mort d’un complice, Richard Descoings, directeur de Sciences Po, qui était décédé brutalement à New York (avril 2012). L’homme avait dévoilé auparavant son salaire ahurissant de 27 000 euros par mois, soit plus de 500 000 euros à l’année… Ce scandale, même après sa mort avait provoqué des suspicions sur les salaires dans l’enseignement public, notamment des cadres. La Cour des comptes se retroussa les manches pour dépouiller les comptes de Sciences Po durant la période 2005-2012. Elle découvrit tout un système mafieux de salaires éhontés, dans des proportions dépassant de loin les salaires donnés par l’État français au Président de la République, à des ministres, des députés ou des sénateurs. Richard Descoing s’était alloué une augmentation constante de 60,4 % de salaire entre 2005 et 2011, des indemnités mensuelles ne reposant sur aucun contrat, ni aucune règle de l’administration ou d’un vote du conseil d’administration de l’école. Des primes opaques furent découvertes, pour un montant de plus de 295 000 euros, avec parmi les bénéficiaires… Jean-Claude Casanova (il y avait 9 autres complices et bénéficiaires). Casanova fut démasqué pour s’attribuer également des primes à la FNSP, 16 500 euros (en 2007), 69 000 (en 2009), 36 000 (en 2010-2011), avec tout un système d’avantages en nature non déclarés : logements de fonction à l’œil, billets d’avion en première classe, notes de frais…



Protégé par le pouvoir et l’intervention de personnalités de premier rang. La Cour des comptes l’accusa d’avoir validé un système de rémunération sans l’aval du conseil d’administration, d’avoir approuvé une mission confiée à Richard Descoings sur les lycées, pour un montant faramineux de 600 000 euros, qui fut imputé sur le budget de manière frauduleuse. Le procureur général auprès de la Cour des comptes saisit alors la Cour de discipline budgétaire et financière (CDBF, décembre 2012). Il fut auditionné par la commission des affaires culturelles de l’Assemblée nationale (22 novembre 2012). Il nia en bloc et justifia le salaire de Descoings en indiquant : « qu’il travaillait 70 heures par semaine » et que son salaire était justifié par les normes des salaires dans d’autres écoles privées ou à l’internationale. Il fut bousculé dans les médias et par les étudiants de Sciences-Po, demandant à cors et à cris son départ. Mais ses amis montèrent au créneau pour le soutenir, comme Robert Badinter, Michel Pébereau (PDG de BNP Paribas), Louis Schweiter (PDG de Renault), Olivier Duhamel, Frédéric Mion, ou Alain Finkielkraut. Protégé, malgré le scandale, il refusa de partir. Il fut de nouveau convoqué devant la CDBF et déclara : « je n’ai jamais trahi, ni l’idée que je me fais de l’université, ni les statuts de Sciences Po, le fonctionnement contesté était conforme à la pratique de mes prédécesseurs et la fondation a toujours fonctionné de cette manière » (6 novembre 2015).


Épilogue. Il fut condamné pour la forme à une peine ridicule de 3 000 euros : « pour des dépenses engagées sans décision du conseil d’administration » (fin 2015), mais pas pour ses primes qui correspondaient à du vol. D’autres accusations avaient émergé pour l’opacité des procédure de succession, le favoritisme, le manque de renouvellement et le népotisme. Il continua de percevoir ses énormes salaires et ne quitta la présidence de la FNSP, qu’à la fin de son mandat (janvier-février 2016). Pendant sa longue carrière, il fut aussi inondé de médailles et de prix injustifiés. Emmanuel Macron lui a décerné dernièrement le grade de Grand officier de la Légion d’honneur (2023), mais il avait aussi été décoré de l’ordre national du Mérite, ou des Palmes académiques. Depuis 2016, il est resté à la rédaction du journal Commentaire, publiant des articles pour le Figaro (en 2020), participant encore à un colloque avec Raymond Aron (2022). Rattrapé par l’âge, il est désormais retiré de la vie publique, sa carrière faisant de lui également un cumulard de retraites.
