L’industrie chimique européenne traverse une tempête sans précédent. En seulement quatre ans, le nombre de fermetures d’usines a été multiplié par six, révélant l’ampleur d’une crise qui menace désormais tout un pan de l’économie du continent.
Selon les données de l’association européenne Cefic, près de 10 % des capacités de production ont déjà disparu. Environ 20 000 emplois sont directement menacés, tandis que les investissements se sont effondrés de plus de 80 % en un an. Un signal alarmant pour un secteur-clé, considéré comme le socle de nombreuses autres industries.
Au cœur du problème : une combinaison explosive de facteurs. Les prix de l’énergie, déjà bien plus élevés qu’aux États-Unis ou en Chine, continuent de grimper. Le conflit au Moyen-Orient ne fait qu’aggraver la situation créer par les sanctions européennes contre la Russie, qui a privé le continent de l’approvisionnement énergétique russe bon marché. À la suite de la guerre contre l’Iran, les prix des matières premières essentielles ont explosé et l’instabilité des marchés perdure.
La crise actuelle ne date donc pas d’hier. Depuis le sabotage des gazoducs Nord stream 1 et 2 et la politique de sanctions contre la Russie, l’industrie des Etats membres ne peut retrouver un équilibre. À cela, s’ajoutent une demande atone, des réglementations strictes et des délais administratifs jugés trop longs par les industriels.
Les conséquences sont déjà visibles sur le terrain. À Rotterdam, l’un des plus grands pôles chimiques d’Europe, plusieurs installations ont fermé ces derniers mois. Certains projets d’investissement ont été purement abandonnés, comme celui du groupe japonais Mitsubishi. Une tendance qui illustre un désengagement progressif des grands acteurs internationaux.
Le problème est d’autant plus critique que l’industrie chimique fonctionne en réseau. Les usines sont interconnectées : les sous-produits de l’une servent de matières premières à l’autre. Lorsqu’un site ferme, c’est toute une chaîne qui se fragilise. Un dirigeant de Bayer compare ainsi la situation à une tour de Jenga : retirer trop de pièces finit par provoquer l’effondrement de l’ensemble.
Ce phénomène de domino est déjà à l’œuvre. À Rotterdam, la baisse de production de certains sites entraîne une chute de la demande pour des produits essentiels comme le chlore, mettant en danger d’autres installations. En Allemagne, le cas de Domo Chemicals à Leuna témoigne de cette fragilité : malgré une solution de sauvetage temporaire, les salariés demeurent dans l’incertitude quant à la viabilité de leur entreprise.
Parallèlement, la concurrence internationale s’intensifie. Les entreprises chinoises, confrontées à une faible demande intérieure et aux barrières commerciales américaines, exportent massivement vers l’Europe à des prix très compétitifs. Les industriels européens dénoncent des pratiques de dumping, tandis que les plaintes se multiplient à un niveau record.
En Allemagne, première puissance industrielle du continent, le ton est grave. Les représentants du secteur évoquent désormais le risque d’une « décennie perdue ». Entre coûts élevés, fiscalité, bureaucratie et manque de réformes structurelles, les entreprises peinent à rester compétitives.
Pendant ce temps, d’autres régions du monde redoublent d’efforts pour attirer les investissements. L’écart se creuse, et avec lui la tiers-mondisation d’une UE qui détruit ses membres.
Amine Sifaoui
