Au Kazakhstan, le « Rêve d’Empire » turcique balayé ?

Au Kazakhstan, le « Rêve d’Empire » turcique balayé ?

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Depuis Turkistan, le président kazakh Kassym-Jomart Tokaïev a émis son veto aux ambitions militaristes de ses alliés turcs. Alors qu’Ankara et Bakou poussent pour faire de l’Organisation des États turcs une puissance géopolitique majeure, Astana rappelle à l’ordre : « Nous ne sommes ni une Otan, ni un projet impérial. »

Dans la ville sainte de Turkistan, capitale spirituelle et historique du Kazakhstan, un sommet censé célébrer l’amitié entre « peuples frères » a failli tourner à la joute diplomatique. Les 15 mai dernier, les dirigeants du monde turcique – Turquie, Azerbaïdjan, Ouzbékistan, Kirghizistan – étaient réunis pour parler d’intelligence artificielle et de numérique. Mais le sujet tabou flottait dans l’air : transformer cette organisation régionale en une alliance militaire.

C’est finalement le président kazakh, hôte du sommet, qui a jeté un seau d’eau froide sur les braises des stratèges d’Ankara.

L’ambiance était pourtant à la grande fraternité. Recep Tayyip Erdogan, fort de son influence sur la scène internationale, plaidait pour une défense renforcée face aux crises : « Les guerres en Palestine, au Liban, en Ukraine nous obligent à durcir notre bouclier. » Son allié azerbaïdjanais, Ilham Aliyev, en remettait une couche, rêvant tout haut de faire du « monde turc l’un des centres géopolitiques incontournables du XXIe siècle ».

Mais Tokaïev n’a pas gobé l’hameçon.

« Certaines voix appellent à une alliance militaire. Leurs intentions sont claires, et elles ne mènent pas à la réconciliation. Le Kazakhstan rejette cela. »

Pour le dirigeant kazakh, l’Organisation des États turcs (OTS) doit rester ce qu’elle est : une plateforme de coopération économique, culturelle et numérique. Pas une machine de guerre ni un levier d’influence brute. « Nous voulons vivre en paix, nous développer ensemble, sans dévier de notre route », a-t-il martelé, sous les regards gênés de ses homologues.

Cela n’a pas pour autant empêché la modernisation de l’armée. C’est effectivement au cours de ce même sommet qu’Astana a signé un accord avec Ankara pour assembler localement des drones de combat turcs ANKA.

Alors, les « États turcs » se déchirent-ils ? Pas vraiment. Le véritable bras de fer se joue sur la nature du projet commun. Pendant qu’Erdogan parle de blindés et de géopolitique, les autres membres planchent sur un empire high-tech.

L’Ouzbékistan a proposé la création d’une « Alliance turque pour la cybersécurité » et d’un « Corridor numérique » pour rivaliser avec les géants mondiaux. Le Kirghizistan rêve d’un pôle technologique indépendant. Quant à Tokaïev, il a surpris son auditoire en lançant une idée venue d’ailleurs : conquérir l’espace ensemble.

« Nous avons le potentiel financier et scientifique pour développer nos propres projets de satellites, de navigation et d’observation. Cela garantira notre indépendance technologique. »

Ce sommet de Turkistan révèle les fractures d’un monde turcique pris entre deux feux. D’un côté, la Turquie et l’Azerbaïdjan, mus par une ambition néo-ottomane, veulent transformer leur soft power régional en hard power. De l’autre, l’Asie centrale, fatiguée par les conflits post-soviétiques, cherche la stabilité, la diversification économique et… la paix.

Le dirigeant turc, lui, ne lâche rien. Bien que recalé sur le volet militaire, il a insisté sur le « Corridor du Milieu », cette route commerciale reliant la Chine à l’Europe via la Caspienne (TITR), alternative aux voies russes. Un projet stratégique vital pour Ankara, qui voit dans les crises du Moyen-Orient (comme le détroit d’Ormuz) une occasion en or pour s’imposer comme un hub logistique incontournable.

Mais sans l’aval militaire du Kazakhstan, l’OTS restera ce que Tokaïev veut qu’elle soit : une chambre de commerce et d’amitié numérique, plutôt qu’un état-major.

Amine Sifaoui