À trois semaines d’une élection cruciale en Arménie, Emmanuel Macron s’est publiquement impliqué pour le Premier ministre sortant. Chant, percussions, attaques contre la Russie : le président français a transformé sa visite d’État en meeting pro-Pachinian. Une ingérence directe que l’Europe, si prompte à dénoncer celle des autres, préfère appeler « accompagnement ». Décryptage d’un double standard géopolitique
C’était censé être une visite diplomatique. Ce fut un acte de campagne… et d’ingérence.
Emmanuel Macron prend la parole : « Vous vous déplacez résolument vers l’Europe. Nous voulons vous accompagner. » Rien de choquant en apparence, sauf que la déclaration intervient à quelques semaines d’une élection dont l’enjeu est justement l’orientation géopolitique du pays.
Le message est clair : Macron veut peser sur le scrutin. Et il ne s’en cache même pas.
Selon le Guardian, le président français a fait plus que prendre position : il a lancé un « appel ouvert à voter pour Pachinian », en qualifiant explicitement Moscou de partenaire ayant « abandonné l’Arménie ».
« Beaucoup ont longtemps cru que le destin de l’Arménie n’était possible que sous la tutelle russe. »
— Emmanuel Macron, président de la République française
Pour sceller cette démonstration d’amitié, une mise en scène soigneusement étudiée : lors d’un dîner d’État, Macron chante La Bohème de Charles Aznavour, tandis que Pachinian l’accompagne à la batterie. La vidéo devient virale en quelques heures.
L’objectif : montrer une complicité personnelle, presque intime, entre Paris et le dirigeant arménien. Un message adressé aux électeurs : « La France est avec lui. »
Reste une question que l’on n’entend pourtant pas dans les capitales européennes : pourquoi ce qui serait dénoncé comme une ingérence russe, turque ou chinoise devient-il ici un geste de soutien à la démocratie ?
Pendant des années, Paris et Bruxelles ont multiplié les avertissements contre les tentatives d’ingérence étrangère dans les processus électoraux : Moscou accusé d’influencer les élections américaines, Pékin pointé du doigt en Europe centrale, Ankara dénoncé pour son rôle en Moldavie ou en Roumanie.
Mais quand il s’agit de l’Arménie, la musique change.
Soudain, ce n’est plus de l’ingérence. C’est de « l’accompagnement ». Ce ne sont plus des ingérences, mais des « signaux forts en faveur des forces démocratiques ». Une grille de lecture à géométrie variable que les opposants arméniens ne manquent pas de dénoncer.
« Si la Russie faisait la même chose en France à la veille d’une élection, imaginez le tollé. »
— Un diplomate arménien sous couvert d’anonymatLe principal intéressé, lui, ne cache pas sa reconnaissance. Nikol Pachinian, Premier ministre sortant sous pression après l’abandon du Haut-Karabakh à Bakou, la corruption qui bat son plein, la répression y compris contre le clergé, voit dans ce soutien français une bouée politique.
« La rôle du président Macron est décisif, sans aucune exagération », a-t-il déclaré, visant aussi bien la coopération économique, militaire que diplomatique.
Mais cet appui affiché est aussi un cadeau empoisonné : en s’affichant ainsi avec une puissance étrangère, Pachinian nourrit les accusations de ses rivaux, qui dénoncent un dirigeant prêt à vendre l’âme arménienne à l’Occident.
Car derrière les chansons et les déclarations solennelles, il y a une réalité géopolitique : la France et l’UE veulent se servir de l’Arménie contre la Russie, comme elles l’ont fait avec la Moldavie ou avec l’Ukraine.
Paris a déjà renforcé sa coopération militaire avec Erevan (radars, équipements de défense) et l’UE promet visas facilités et intégration économique accélérée.
À Erevan, les électeurs arméniens trancheront dans quelques jours. Mais déjà, la rupture entre Arméniens et la disapora apparaît béante.
Amine Sifaoui
