Une rubrique historique qui viendra apporter un peu de légèreté dans mes propos et enquêtes dans l’Aurore Nouvelle. Mon but sera d’aborder des faits cocasses de l’histoire, des mystères, des histoires improbables, des cas plus connus qui fascinent jusqu’à nos jours, des personnages truculents et aux destinées incroyables. J’essayerai de vous apporter également quelques éclairages sur des faits méconnus, tout en tentant de magnifier le roman national français, aujourd’hui victime de révisionnisme, d’oublis, de retranchements coupables ou de manipulations politiques. L’histoire est hélas devenue un vaste champ de bataille politique.
Elle a été kidnappée en France, pour des raisons idéologiques pendables, de destruction de la souveraineté de la France, et pire, elle est souvent mise en scène par un narratif francophobe du cinéma anglo-saxon, américain et britannique pour l’essentiel. Enfin, l’histoire est hélas enseignée de nos jours selon des blocs pulvérisés, sans construction chronologique et manipulée par des visions politiques, et/ou anachroniques de l’histoire. Les époques concernées et traitées sont faussement présentées, par l’oubli de l’état du monde desdites époques : les technologies, la connaissance du monde, l’état d’esprit des citoyens, les idéologiques et croyances du moment, la construction des sociétés. La liste est longue. J’essayerai également d’apporter une histoire plus légère, amusante et passionnante, celle qui fait que l’on aime l’histoire… Elle n’est pas seulement celle des dates et des batailles !
Aujourd’hui je me propose d’évoquer l’histoire de la reine Isabeau de Bavière, l’épouse d’un roi fou, qui signa un traité reniant son propre fils et livrant la couronne… au roi d’Angleterre Henri V. Elle mourut dans le Paris occupé par l’Anglais, dans la misère, le mépris et l’oubli. Écorchée par l’histoire, malmenée par l’historiographie, par le cinéma, elle est restée le synonyme de la reine étrangère, de la trahison, de l’adultère et de l’inconstance. Elle eut « l’intelligence » de mourir avant la reprise de Paris par son propre fils, Charles VII le Victorieux, ou le Bien-Servi (en référence à Jeanne d’Arc). Sa dépouille devait encore connaître les derniers outrages, lors de la profanation de la basilique de Saint-Denis, jetée dans une fosse commune et recouverte de chaux vive. Il ne fut jamais bon d’être une allemande sur le trône de France…



Mais qui était Isabeau de Bavière ? Elle naquit à Munich, vers 1370 et était la fille aînée du duc de Bavière-Ingostadt et de Taddea Visconti, elle-même fille de Barnabé Visconti, seigneur de Milan. Par son père elle descendait en ligne directe de l’empereur Louis IV du Saint-Empire Romain Germanique, ce qui faisait d’elle un parti acceptable, bien qu’inférieur à son illustre époux, le roi de France, Charles VI. Le duché de Bavière était aussi l’un des plus puissants états de la mosaïque du Saint-Empire, un ennemi historique et constant de la France.

Le mariage d’Isabeau de Bavière avec Charles. Le mariage fut négocié par le régent du royaume de France, l’oncle de Charles VI, le duc Philippe II de Bourgogne, dit le Hardi. Ce dernier était le frère du roi Charles V le Sage. Il s’illustra lors de la bataille de Poitiers durant la Guerre de Cent Ans. Solide gaillard, bien que très jeune, les troupes anglaises ayant décimé l’ost royal, le roi son père, Jean II le Bon était encerclé. Le jeune homme para un moment les coups portés à son père, avant qu’ils ne fussent faits prisonniers (19 septembre 1356). Emprisonné dans des conditions difficiles en Angleterre, il fut libéré et servit fidèlement son frère Charles V, qui monta sur le trône à la suite de son père mort en captivité à Londres (8 avril 1364). A la mort de Charles V, le 16 septembre 1380, après un règne glorieux et profitable à la France, Charles VI monta sur le trône. Il était encore trop jeune pour régner, car il naquit le 3 décembre 1368 et n’avait que 11 ans. Son oncle Philippe le Hardi pris la régence du royaume. Dans l’esprit du régent, le mariage bavarois s’inscrivait dans une politique d’alliance avec un important électeur du Saint-Empire, dans le contexte de la Guerre de Cent Ans. Le mariage fut longuement négocié (1383-1385). Il fut défendu par Frédéric duc de Bavière-Landshut, l’oncle d’Isabeau de Bavière et bientôt accepté. Pour éviter des résistances, elle fut envoyée en France sous prétexte d’un pèlerinage… et fut mariée à Charles VI, le 17 juillet 1385, dans la cathédrale d’Amiens, seulement trois jours après leur rencontre.



Une reine au ventre prolifique mais qui vit mourir ses enfants. L’enthousiasme fut sans doute grand, et le chroniqueur Jean Froissart affirma que le jeune roi, âgé seulement de 17 ans, avec son épouse de 15 ans, fondèrent bientôt un couple très amoureux. La réputation de beauté des jeunes gens a traversé le temps et les jeunes souverains avaient devant eux un avenir brillant, dans un royaume riche et prospère. Isabeau de Bavière fut couronnée reine de France dans la cathédrale Notre-Dame de Paris, le 23 août 1389. Cette fête somptueuse donna lieu à de longues réjouissances, avec 5 jours de festivités et une liesse populaire réelle. Le couple mis au monde pas moins de 12 enfants. Le premier Charles mourut nourrisson (1386). Les trois suivant furent des filles, Jeanne (1388-1390), Isabelle de Valois (1389-1409) et Jeanne de France (1391-1433, mariée eu duc de Bretagne), le cinquième un garçon, Charles (1392-1401), les deux suivants des filles, Marie de Valois (1393-1438, prieure d’un couvent) et Michelle de Valois (1395-1422, mariée au duc de Bourgogne Philippe le Bon), les deux suivants des garçons, Louis de Guyenne (1397-1415) et Jean de Touraine (1398-1417), le dixième une fille, Catherine de Valois (1401-1437, épouse du roi d’Angleterre Henri V), le onzième un garçon, Charles (1403-1461, le futur Charles VII) et enfin le dernier, un garçon, Philippe, mort dans la journée suivant sa naissance (1407). Elle fut très impliquée dans l’éducation de cette nombreuse progéniture, mais devait connaître la mort de la plupart d’entre eux. Elle ne joua pas de rôle politique et n’avait pas été préparée à des fonctions royales, restant toutefois populaire parmi ses sujets du royaume.



La régente du royaume de France. L’événement majeur de son règne fut la soudaine apparition des crises de folie de son royal époux (1392). Il était atteint probablement de schizophrénie paranoïde et ses crises déstabilisèrent rapidement le royaume de France. L’incident le plus marquant fut le Bal des Ardents (1393). Lors d’une mascarade organisée par une dame d’honneur de la reine, Charles VI et plusieurs courtisans se déguisèrent en « hommes sauvages », alors que par accident les costumes prenaient feu. Le roi fut sauvé in extremis, 4 courtisans brûlèrent vifs. Elle devint de facto régent de France (1392-1420) et manquant d’expérience politique fut bientôt prise en étau au milieu d’une guerre féroce entre deux factions se disputant le pouvoir : les Bourguignons et les Armagnacs. Ainsi commença un des épisodes parmi les plus noirs de l’histoire de France. Cette guerre opposa Louis d’Orléans et Jean sans Peur, duc de Bourgogne, tournant à une vendetta sanglante. Louis d’Orléans, frère cadet du roi Charles VI fut assassiné par des tueurs à la solde de Jean sans Peur, dans une rue de Paris (23 novembre 1407). L’acte de guerre déclencha une terrible guerre civile (1407-1420). Cette guerre se coupla avec l’invasion étrangère, celle de l’Angleterre, qui écrasa bientôt les troupes françaises dans le désastre d’Azincourt (1415). C’est alors que Jean sans Peur se tourna vers les Anglais, entamant des négociations non abouties. Dans le contexte de cette terrible défaite, de la perte de Paris, une rencontre fut organisée sur le pont de Montereau (10 septembre 1419), Isabeau de Bavière ayant convaincu son fils de négocier. Le petit Dauphin accepta la rencontre mais fit assassiner le duc de Bourgogne… De ce moment la Bourgogne s’allia avec l’Angleterre.


La trahison d’Isabeau de Bavière. Après cet assassinat, alors que Charles VII n’avait pas encore été couronné, elle commit alors l’une des plus grandes trahisons de l’histoire de France, en se rallia aux Anglais (1420). Elle signa un terrible traité, le traité de Troyes, où sa fille Catherine était promise au roi Henri V et déshéritait son propre fils, le dauphin Charles. Elle reconnaissait que l’héritier de la couronne de France était Henri V, devenant alors roi d’Angleterre et de France, les deux royaumes se trouvant réunis. Le parti des Armagnacs exerçait son influence au-delà de la Loire, où le « Petit Roi de Bourges » ne contrôlait plus qu’une partie du royaume. Il était déjà promis à une fin prochaine. La suite vous la connaissez, ce fut l’apparition de Jeanne d’Arc, la défaite anglaise d’Orléans, le couronnement dans la cathédrale de Reims (17 juillet 1429) et la poursuite d’une très longue guerre, la victoire restant à la France (en 1453, après plusieurs victoires écrasantes sur l’Angleterre). Les troupes royales devaient finalement mettre le siège sous Paris (juin 1435), où se trouvait enfermée Isabeau de Bavière. Une réconciliation entre Charles VII et Philippe le Bon avait été actée par le traité d’Arras (21 septembre 1435). Les Anglais isolés et déjà sévèrement affaiblis capitulèrent dans Paris (17 avril 1436). La capitale était restée sous occupation anglaise… pendant 19 ans. Quant à Isabeau de Bavière, elle mourut le 24 septembre 1435, n’ayant jamais revu son fils, mais sa mort lui évita sans doute une terrible humiliation et l’affront d’un tribunal.



Isabeau de Bavière la reine détestée. Souveraine jeune et n’ayant pas « une tête politique », elle n’avait pas été préparée à des fonctions politiques. La soudaine folie de son époux, une guerre civile féroce, la guerre étrangère, conduisirent cette femme à une décision unique dans l’histoire de France, le reniement d’une reine et d’une mère de son propre fils. Le traité de Troyes légitimait en effet les prétentions anglaises (1420), alors que la succession des événements empira la situation, par la mort de son époux (21 octobre 1422), précédent celle d’Henri V d’Angleterre (31 août 1422). La couronne était alors revendiquée par son fils Charles VII et par Henri VI d’Angleterre (ayant moins d’un an). Plusieurs explications ont été avancées de sa trahison : elle se sentit trahie par le guet-apens de Montereau, où elle avait conseillé la négociation à son fils. Elle ne jugeait pas capable son fils de régner (il avait 17 ans), ayant perdu ses 4 autres fils. Née en Bavière, n’ayant pas de sentiment « national », la signature du traité paraissait aussi en finir avec la Guerre de Cent Ans. Elle fut évidemment accusée par le parti des Armagnacs de tous les maux, notamment d’une relation intime avec Louis d’Orléans, frère du roi. Présentée par cette propagande comme une femme volage et friable, Charles fut longuement considéré comme « le bâtard », le fruit de l’adultère de la reine. Une situation qu’elle avait elle même participé à créer.
Littéralement vomit par le peuple français, elle accueillit Henri V à Paris. Isolée dans la capitale, enfermée dans ses appartements, elle n’était plus utile aux Anglais, ne représentant plus rien et n’ayant de fait plus aucune fonction. N’ayant plus de revenus en propre, la mort rapide d’Henri V acheva de l’isoler. Faute de moyens, elle vécut alors dans la pauvreté, la solitude et l’anonymat, réduite à un fantôme pendant plus de 15 ans. Quelles furent ses pensées pendant ces 15 dernières années ? Eut-elle des remords ? Personne ne le saura jamais. Morte durant le siège, elle fut enterrée sans aucun honneur funéraire, presque en catimini, seulement placée aux côtés de Charles VI dans la basilique de Saint-Denis. Une légende noire naquit ensuite autour de son personnage, forgée par ses ennemis et par l’historiographie cassante du roman national.



L’épilogue sordide de la profanation révolutionnaire de Saint-Denis. Dans la profanation de la basilique de Saint-Denis (1793), le gisant de son tombeau fut démoli, ainsi que sa statue funéraire. Le cercueil fut ouvert le 15 octobre 1793. Contrairement à d’autres dépouilles, elle était réduite à l’état de squelette. Ces ossements furent jetés avec ceux des autres souverains dans deux fosses communes, attenant à la basilique et les restes recouverts de chaux vive pour achever la décomposition et destruction des corps. Après la Seconde Restauration, le roi Louis XVIII ordonna de rechercher les restes des rois et des reines de France (1817). Les ossements mélangés et non identifiables d’autres souverains furent rassemblés (dont les siens) et déposés dans un ossuaire situé dans la crypte de la basilique de Saint-Denis. Une dalle de marbre ferma pour de bon sa dernière demeure, les noms des souverains étant listés sur cette dalle, dont le sien. Fut-elle une reine maudite ? L’histoire montre qu’elle aura payé chèrement sa trahison, crucifiée éternellement comme « la reine détestée ».
