Nouvelle doctrine militaire allemande : la Russie comme alibi stratégique

Nouvelle doctrine militaire allemande : la Russie comme alibi stratégique

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Il est des moments où les choix stratégiques d’un État en disent moins sur ses adversaires que sur ses propres fragilités. La nouvelle doctrine militaire allemande appartient à cette catégorie. En désignant la Russie comme « menace principale », Berlin construit un récit. Et ce dernier mérite d’être interrogé.

Que dit la stratégie d’outre-Rhin ? Que Moscou serait à l’origine d’un continuum de menaces – militaires, hybrides, informationnelles – justifiant une mobilisation générale des instruments de l’État. Que la Russie agirait déjà, dans l’ombre, pour affaiblir les « démocraties européennes ». Et qu’en conséquence, une vigilance accrue, y compris au prix de certaines libertés, deviendrait nécessaire.

La Russie est-elle un acteur stratégique majeur ? Évidemment. Mais peut-elle raisonnablement être érigée en cause et explication universelle des désordres européens ?

Pendant que l’on pointe Moscou, que voit-on à Berlin, à Paris ou à Bruxelles ? Des économies fragilisées, une désindustrialisation avancée, des dépendances énergétiques mal gérées, des choix politiques erratiques accumulés depuis des décennies. L’Allemagne elle-même, longtemps moteur économique de l’Union européenne, vacille sous le poids de ses contradictions : transition énergétique mal calibrée, rupture d’approvisionnement énergétique russe bon marché, perte de compétitivité, désindustrialsiation, tensions sociales croissantes, mauvaise gestion migratoire…

Attribuer à la Russie une responsabilité diffuse dans ces dynamiques internes relève moins de l’analyse stratégique que du réflexe politichien.

Ce mécanisme est ancien : face à des crises internes difficiles à assumer, la tentation est grande de désigner un adversaire extérieur. Pour donner une cohérence à ce qui n’en a plus. Pour fédérer, aussi, autour d’une menace commune et masquer ses propres responsabilités et parvenir à ses fins.

Dans ce contexte, la notion d’« opérations hybrides » devient particulièrement commode. Par définition floue, extensible à l’infini, elle permet d’englober aussi bien des campagnes de désinformation avérées que des opinions dissidentes ou des analyses critiques.

Plus inquiétant encore, cette logique installe un climat de suspicion généralisée. Le citoyen, le journaliste, l’expert deviennent potentiellement des vecteurs d’influence étrangère. La charge de la preuve s’inverse. Et l’État, au nom de la protection démocratique, s’arroge des prérogatives qui interrogent précisément l’état réel de cette démocratie.

Sur le plan militaire, la montée en puissance de la Bundeswehr répond à une réalité : le retour de la guerre en Europe. Mais là encore, le diagnostic mérite nuance. Présenter la Russie comme une puissance sur le point d’attaquer l’OTAN relève davantage du fantasme que de l’évaluation froide des capacités et des intentions. Cela contribue à installer une logique d’escalade où chaque camp justifie ses propres renforcements par ceux de l’autre.

Il serait plus honnête – et plus utile – de reconnaître que les difficultés européennes sont d’abord endogènes. Qu’elles tiennent à des choix politiques, économiques et stratégiques assumés ou subis. Que la perte de souveraineté industrielle, la fragmentation sociale ou la crise de confiance dans les institutions ne sont pas le produit d’ingérences extérieures, mais de trajectoires internes.

Chercher à Moscou ce qui se joue sous nos yeux, c’est refuser de regarder en face les responsabilités réelles. De celles des dirigeants comme des administrés. Une puissance sérieuse ne construit pas sa stratégie sur des simplifications, mais sur une compréhension lucide du réel – y compris lorsqu’il est inconfortable.

Amine Sifaoui