J’inaugure une rubrique historique, qui viendra apporter un peu de légèreté dans mes propos et enquêtes dans l’Aurore Nouvelle. Mon but sera d’aborder des faits cocasses de l’histoire, des mystères, des histoires improbables, des cas plus connus qui fascinent jusqu’à nos jours, des personnages truculents et aux destinées incroyables. J’essayerai de vous apporter également quelques éclairages sur des faits méconnus, tout en tentant de magnifier le roman national français, aujourd’hui victime de révisionnisme, d’oublis, de retranchements coupables ou de manipulations politiques. L’histoire est hélas devenue un vaste champ de bataille politique.
Elle a été kidnappée en France, pour des raisons idéologiques pendables, de destruction de la souveraineté de la France, et pire, elle est souvent mise en scène par un narratif francophobe du cinéma anglo-saxon, américain et britannique pour l’essentiel. Enfin, l’histoire est hélas enseignée de nos jours selon des blocs pulvérisés, sans construction chronologique et manipulée par des visions politiques, et/ou anachroniques de l’histoire. Les époques concernées et traitées sont faussement présentées, par l’oubli de l’état du monde desdites époques : les technologies, la connaissance du monde, l’état d’esprit des citoyens, les idéologiques et croyances du moment, la construction des sociétés. La liste est longue. J’essayerai également d’apporter une histoire plus légère, amusante et passionnante, celle qui fait que l’on aime l’histoire… Elle n’est pas seulement celle des dates et des batailles !
Aujourd’hui je me propose d’évoquer la vie extraordinaire du chevalier de Saint-Georges, tireur et escrimeur émérite, virtuose et violoniste, acrobate, personnage secondaire de la Révolution française, qui sous l’Ancien régime fréquenta les salons et fut même un proche des Orléans, de la reine Marie-Antoinette et de personnalités qui comptèrent dans les commencements de la fournaise révolutionnaire. Voici dans l’Aurore Nouvelle, la vie exceptionnelle du chevalier de Saint-Georges qui aurait pu être un personnage des romans d’Alexandre Dumas ou d’Eugène Sue.
Je dédie cet article à l’un de mes maîtres en histoire, le défunt Didier Davin, l’un des plus grands spécialistes des armées de la révolution, l’article comprenant une partie de ses recherches, couplées aux miennes, alors qu’il me donna pendant des années de précieux conseils et des pans entiers de ses recherches pour compléter les miennes, dans le sein de la SEHRI.


Mais qui était le chevalier de Saint-Georges ? Joseph Bologne de Saint-Georges naquit dans l’île de la Guadeloupe, le 25 décembre 1745. Son père, Georges de Bologne Saint-Georges était un riche planteur blanc, possédant de vastes plantations de canne à sucre et de café. Sa mère, surnommée Nanon était une esclave d’origine africaine et qui était au service de l’épouse du maître de maison. Les relations avec la jeune femme, qui n’avait que 17 ans furent sans doute une véritable histoire d’amour, car son père Georges, malgré les usages de l’époque, reconnu officiellement son fils métis et lui donna son nom. Accusé d’un meurtre, son père prit la fuite en France (1747), rejoint bientôt par le petit Joseph et sa mère, qui s’installèrent ensembles à Paris. Il réussit quelques années plus tard à obtenir sa grâce du roi Louis XV (1753) et retourna à la Guadeloupe s’occuper de ses domaines. Le petit Joseph fut toutefois placé dans un pensionnant de Jésuites, à Angoulême et reçut une solide éducation.
La route jusqu’à la maison militaire du roi. Après ce passage, il fut confié à Nicolas Texier de La Boëssière, l’un des maîtres d’armes parmi les plus réputés de Paris (1758). Il vécut dans la pension La Boëssière, située alors rue Saint-Honoré, qui n’était pas qu’une salle d’armes pour les escrimeurs, mais une école pour les gentilshommes qui étaient formés à l’escrime, l’équitation, la danse, les bonnes manières et les lettres. Le fils de Texier de La Boëssière dira plus tard de lui : « Racine fit Phèdre et moi j’ai fait Saint-Georges ». Extrêmement doué à l’escrime, il devint rapidement l’une des meilleures épées de France, déjà reconnu à l’âge de 15 ans et devenant quasiment imbattable deux ans plus tard. D’une prodigieuse rapidité, il battit Alexandre Picard, un maître d’armes de Rouen, qui vaincu l’aurait insulté de : « Mulâtre parvenu de La Boëssière » (1762). Ce combat devint légendaire et provoqua un premier débat sur l’esclavage, dans une France déjà divisée. Il avait été admis l’année précédente, comme cavalier dans l’un des corps de la maison du roi, dans les Gendarmes de la Garde de Louis XV (1761). Par ce service, il connut les allées de Versailles, les puissants et la cour royale, le roi faisant de lui un chevalier (1766).


Le virtuose et compositeur de musiques. Mais l’homme devait alors connaître une ascension fulgurante, non pas comme escrimeur, mais comme un incroyable musicien, danseur et violoniste. En parallèle de ses études « martiales », il fréquenta des écoles de musique, notamment eut pour professeur de violon, le célèbre Jean-Marie Leclair, étudia la composition musicale avec Joseph Gossec et le violoniste italien Antonio Lolli lui dédia deux concertos. Déjà célèbre par son épée, l’heure de gloire vînt avec le Concert des Amateurs, un orchestre dirigé par Joseph Gossec, installé dans l’hôtel de Soubise (1769). Il devint le premier violon de cet orchestre, adulé et applaudit par les Parisiens, avant de devenir soliste et remportant des succès d’estime (1772). Après la nomination de Gossec à la direction du Concert Spirituel, formation prestigieuse, il prit lui-même la place de son maître, comme le dirigeant du Concert des Amateurs (1773). Fait incroyable, comme musicien Saint-Georges était plus connu que Mozart de son vivant et lors de son séjour à Paris (1778), Mozart selon des musicologues aurait emprunté des passages des concertos de Saint-Georges. Selon d’autres, le personnage de Monostatos, un maure maléfique dans La Flûte enchantée aurait été inspiré par la jalousie de Mozart envers le chevalier, une hypothèse évidemment controversée, mais qui en dit long sur la notoriété musicale de Saint-Georges. Il fut plus tard surnommé : « le Mozart noir ».

Il révolutionna alors cette formation, au point que le chroniqueur Jean-Benjamin Borde affirma que : « c’est le meilleur orchestre pour les symphonies de Paris et peut-être de toute l’Europe ». Il publia ses premières musiques, notamment un Opus 1 : six quatuors à cordes, parmi les premiers composés en France et inspiré des quatuors de Haydn. Il rencontra cependant un premier obstacle, alors qu’il était pressenti pour prendre la direction de l’Académie royale de musique (Opéra de Paris, 1776). Malgré sa proximité avec la toute jeune reine Marie-Antoinette, trois chanteuses de l’Opéra écrivirent à la reine pour l’empêcher d’occuper cette fonction : « nous déclarons que notre honneur et leur délicate conscience ne nous permettraient jamais de nous soumettre aux ordres d’un mulâtre ». Évincé et malgré l’amertume, il fonda ensuite un nouvel orchestre, après la dissolution du Concert des Amateurs, faute de moyens financiers (1781). Ce fut le Concert de la Loge Olympique, qui commanda à Haydn six symphonies, restées célèbres comme les Symphonies parisiennes. Pendant toute la période, apprécié de la reine, il fut régulièrement invité à se produire en privé à la cour de Versailles. Parmi son œuvre musicale, citons 4 opéras, Ernestine (1777), La Partie de Chasse (1778), L’Amant anonyme (1780) et La Fille garçon (1787), dont deux nous sont seulement parvenus.



Franc-maçonnerie, Orléans et Révolution française. Il fut le premier franc-maçon noir de France, par sa proximité avec la puissante famille d’Orléans et notamment avec Louis-Philippe d’Orléans et son fils le duc de Chartres, futur Louis-Philippe Ier, roi des Français. Selon toute vraisemblance, il fut probablement affilié à la loge des Neuf Sœurs de Paris, qui comprenait comme membres l’Américain Benjamin Franklin, Voltaire ou Louis-Philippe d’Orléans. Le fait de la carrière de Saint-Georges comme escrimeur, fut un duel célèbre qui l’opposa au fameux Chevalier d’Éon, espion de la couronne. Lors d’un voyage à Londres, où sa réputation l’avait déjà précédé, le duel se déroula à Carlton House, en présence du prince de Galles, Saint-Georges l’emportant facilement devant toute la société londonienne et face à un adversaire considéré comme l’une des meilleures épées d’Europe (9 avril 1787). Immensément célèbre, il lança à son retour une mode pour la redingote anglaise, le chapeau rond et les bottes, acclamé et suivi dans les rues par une foule enthousiasmée par sa personnalité. A la Révolution française, à l’exemple du clan Orléans, il se rangea dans son camp, entrant même comme capitaine dans la Garde nationale de Lille (1790). Mais des temps sombres devaient s’abattre bientôt sur le pays, la guerre contre toute l’Europe, la fin de la monarchie et la guerre civile.



Colonel de la Légion des « Américains ». La guerre ayant été déclarée par la France à l’empire d’Autriche et au royaume de Prusse (avril 1792), la Convention nationale forma une Légion nationale des Américains et du Midi, aussi appelée Légion de Saint-Georges, ou Légion noire. La légion faisait suite à beaucoup d’autres formations militaires formées par la France, légions polonaises, légion belge, légion des Allobroges et bien d’autres encore. Le projet était de former une première unité entièrement composée de gens de couleur, il fut le premier régiment noir d’Europe. Nommé à la tête de l’unité, cette légion devait se recruter dans les ports et colonies de gens de couleur, noirs et métis et recruta difficilement un effectif qui aurait dû atteindre un millier d’hommes (en réalité moins de 200). L’unité fut bientôt envoyée à l’armée de Belgique, sous le commandement du général Dumouriez (1793). Ce dernier après des succès et la conquête de la Belgique fut bientôt vaincu à la bataille de Neerwinden (18 mars 1793), provoquant la perte de la Belgique. A Paris, les combats politiques entre la Montagne et la Gironde faisaient déjà rage de longue date. Dumouriez étant du parti des Girondins, il tenta d’entraîner son armée pour marcher sur Paris (4 et 5 avril). L’armée n’ayant pas suivi, notamment manquant d’être pris par des hommes d’un bataillon des volontaires de l’Yonne… commandé par un certain Davout, Dumouriez passa à l’ennemi avec son État-major. Saint-Georges fut l’un des premiers à dénoncer sa trahison, mais à l’orée de la Terreur révolutionnaire, son passé devait finalement le rattraper.
De la prison à une fin dans l’oubli et la misère. Ayant été le secrétaire du duc de Chartres, connu pour ses amitiés de Versailles, sa proximité avec la reine Marie-Antoinette, les nuages s’amoncelèrent bientôt au-dessus de sa tête. Rappelé et démis de son commandement, il fut arrêté et emprisonné à Paris durant la Terreur et Grande Terreur (1793-1794). La chute de Robespierre et le coup d’État du 9 Thermidor an II devait lui sauver la vie, alors qu’il croupissait dans l’antichambre de la guillotine (juillet 1794). Les prisons ayant été largement ouvertes, il fut recruté par la Convention afin d’être envoyé en mission dans l’île de Saint-Domingue. En 1790, après bien des agitations, une insurrection des esclaves de la « Perle des Antilles », la plus grande île à sucre des Caraïbes, avait ravagé les plantations. Les colons blancs furent massacrés, une guerre civile éclata entre noirs et métis. C’est alors que la Convention nationale déclara l’abolition de l’esclavage (1794). L’un des chefs des insurgés, le célèbre Toussaint Louverture passa alors avec toutes ses forces du côté de la France, alors que l’île était occupée dans sa partie occidentale par les Espagnols et orientale par l’ancienne colonie française. C’est dans ce contexte qu’il fut missionné, mais il n’existe pas ici de documents d’archives pouvant confirmer son départ (1795-1796). Dans tous les cas, totalement ruiné et affaibli par sa détention, il forma un dernier orchestre, Le Cercle de l’Harmonie. Dans la France du Directoire en guerre, il ne connut pas le succès d’antan. Atteint d’un ulcère à la vessie, il fut bientôt atteint de gangrène et mourut obscurément, dans la plus grande pauvreté, seul dans son logis de la rue Boucherat, à Paris, le 9 ou le 10 juin 1799.
L’oubli et un retour à la postérité. Totalement oublié des chroniques, son histoire ne survécut que par les mémorialistes et sa musique fut en partie perdue. Ce n’est qu’au XXe siècle que le personnage attira de nouveau l’attention. Sa musique fut exhumée et enregistrée. Il faudra attendre le XXIe siècle pour le voir mis en scène par le cinéma. Cependant boudé par la France, c’est un réalisateur américain, Kelvin Harrison qui le mit en scène dans le film biographique Chevalier, selon un regard… américain passablement déformé (2022). Un jour peut-être le chevalier motivera une production française ?



Mais que devint la Légion « des Américains » ? Cette formation sombra dans l’oubli, jusqu’à la fin du XIXe siècle, où dans les Carnets de la Sabretache (1899), fut publié un Historique du 13e chasseurs à cheval, l’héritier de la Légion des Américains. Le 7 septembre 1792, une délégation des citoyens originaires des Antilles et des comptoirs africains se présenta devant les députés de la Nation et demanda à servir le pays. Il fut décidé de former une Légion Franche qui devait compter 800 chasseurs à pieds (qui n’auront pas d’existence) et 200 chasseurs à cheval. La légion connue sous le nom de légion de Saint-Georges d’après le nom de son chef, ou légion des Américains et du Midi, commença son organisation à Paris, puis se porta à Amiens (novembre 1792). Saint-Georges fut confirmé à la tête de l’unité et put compter sur le lieutenant-colonel Alexandre Dumas ci-devant comte Davy de la Pailleterie, métis d’une force peu commune, ancien sous-officier des dragons de la Reine, qui devint par la suite général et qui fut le père du fameux écrivain. D’abord formés en hussards, les cavaliers de la légion furent versés dans l’arme des chasseurs à cheval (décret du 6 décembre 1792).
Son dépôt fut fixé à Laon (février 1793), alors qu’un unique escadron de 75 hommes se trouvait à l’armée de Belgique, du général Dumouriez (mars). Suite à l’invasion de la France, son dépôt fut déplacé à Béthune et il tînt modestement garnison à Lille. Il fut renforcé de recrues françaises, portant son effectif à 559 hommes, avec une 1ère compagnie formée d’hommes de couleur (84 hommes). Cette compagnie « noire » fut retirée de la légion et dirigée vers la Bretagne, pour être embarquée pour l’île de Saint-Domingue. La région étant toujours marquée par une vaste insurrection, la compagnie ne fut jamais embarquée. Elle fut la base d’un 13e bis régiment de chasseurs à cheval (juin 1793). Les cavaliers noirs combattirent l’insurrection vendéenne, dans la division de Niort, armée des Côtes de la Rochelle, renforcés de nouvelles recrues (effectif de 338 hommes). Saint-Georges fut confirmé son commandant, au grade de chef de brigade (juillet 1793), avant d’être destitué puis arrêté (septembre 1793).

Dans l’année 1794, avec l’apport de réquisitionnés de la levée en masse, le 13e bis de chasseurs fut complété d’unités diverses : 443 cavaliers de la légion du Nord, 128 de la cavalerie de la Montagne, des réquisitionnés des départements du Cher, des départements de l’Ouest, et plus tard d’isolés survivants de diverses unités de volontaires ou de la cavalerie de ligne, ainsi que 184 hommes de la levée des 30 000 hommes de cavalerie (automne 1793). Près de 1 400 hommes furent versés dans ces rangs à cette époque. Il fut dirigé vers Arras, devant rejoindre l’armée du Nord (août 1794). Les hommes étaient peu armés, le régiment ne possédant que 184 carabines, 804 sabres et 405 pistolets. Il ne semble pas avoir joué un rôle militaire, sa valeur étant sans doute très faible. Après une querelle « administrative », alors que deux 13e de chasseurs existaient, le 13e bis hérité de la Légion des Américains (où il ne devait plus rester guère de noirs), fut versé dans le 13e régiment de chasseurs à cheval, pour former un unique régiment (avril 1795). Le régiment suivit alors une longue carrière militaire, se trouvant à l’armée d’Italie (en 1799), puis se perdant ensuite dans l’histoire des campagnes napoléoniennes.


Le récit d’un témoin majeur de l’époque révolutionnaire et impériale. Voici un passage des mémoires du général Thiébault, à propose du chevalier de Saint-Georges, Tome 1, pages 191 à 194 :
« La salle d’armes de la Boëssière était fréquentée par des personnes très comme il faut, c’était la mieux composée ou peut-être la seule bien composée de Paris. Elle était de plus le rendez-vous des meilleurs tireurs de France, de Fabien, de Lebrun, de Leprince, de Lamotte et de plusieurs autres formant le cortège et pour ainsi dire la cour du chevalier de Saint-Georges, véritable roi des armes et le premier homme du monde en tout ce qui était l’agilité, force et adresse. On conçoit l’effet qu’il produisait sur moi qui ne le cédais à personne en fait d’admiration et d’enthousiasme. Au fait je lui ai vu faire des choses très extraordinaires, telles que de s’adosser contre le tranchant d’une porte, d’en saisir le haut avec ses deux mains, de se reployer en avant de lui, passer ses pieds, ses jambes et ses reins pardessus sa tête et de se mettre à cheval sur la porte.
Je l’ai vu également saisir en sautant et du plat de ses deux mains, une poutre du plafond, rester suspendu après elle, et à la longueur de son corps, faire toucher ses deux pieds à la poutre. Cet homme, grand et déjà replet, dansait encore dans la perfection, montait à cheval à merveille, et patinait de première force, il jouait même du violon en artiste et composait des concertos que les amateurs ont exécutés longtemps, mais tous ses talents à quelque degré qu’ils pussent être portés, disparaissaient en quelque sorte devant l’incalculable supériorité qu’il a toujours eu aux armes, sur les plus forts tireurs du monde. Aussi ambitionnaient-ils tous de tirer avec lui, non pour lui disputer l’avantage, mais seulement pour pouvoir dire, « j’ai tiré ou je tire avec Saint-Georges ! ».
Un seul fait donnera une idée de l’inconcevable rapidité et précision de ses mouvements. Je lui ai vu et plus d’une fois, gagner contre les maîtres que j’ai nommé le pari de joindre leur fer en tierce, de le quitter, de frapper la terre du bout de son fleuret, de les touchers à bouton marquié et de revenir à leur fer en quarte, avant qu’ils eussent fait un mouvement pour parer. C’était donc au moins trois mouvements avant que des hommes de cette force, de cette habileté en eussent fait un seul ! Saint-Georges avait conservé beaucoup de déférence pour son ancien maître, le vieux La Boëssière. Aussi, dès qu’il avait mis son costume de salle, se plaçait-il devant lui pour recevoir sa leçon, leçon de courtoisie et qui ne durait qu’une ou deux minutes, mais qu’il était curieux de voir prendre et donner […] Saint-Georges ne tarda pas à nous faire faire, chaque soir, assaut devant lui et à nous donner des avis. Je crois encore le voir, et l’entendre nous dire, avec son ton brusque et sa grosse voix : « ça ne vaut rien, enfants… Recommencez cela, enfants ! A la bonne heure, c’est mieux, c’est bien, c’est bien enfants ! » et l’on comprend à quel point cet homme nous électrisait.
La guerre de la Révolution venue, il fut fait colonel d’un régiment de chasseurs à cheval, mais il se fit à l’armée peu d’honneur, il ne servit pas longtemps et mourut pauvre en 1801. Quelques personnes prétendirent que les balles et les boulets ne pouvant se parer, ne s’étaient pas trouvées de son goût. Le général Margaron, mon ami, et qui avait été le sien, m’a cependant assuré qu’il était très brave, mais on sait l’histoire de ce jeune homme de la maison du Roi, qui jouant à la paume, avait trouvé amusant de lui lancer sa balle au nez et l’avait dirigée de manière à ne pas laisser de doute sur le motif. Or il s’était trouvé que ce mulâtre était le chevalier de Saint-Georges. A peine arrivé des provinces, ce jeune homme ne le connaissait pas, et le cartel, qu’il reçut à l’instant pour le matin, lui parut un divertissement de plus.
Mais il conta son aventure, et le premier de ses camarades à qui il parla lui répondit « tu es mort ! ». Ce mot dont on lui expliqua l’exactitude, ne le déconcerta pas, ainsi en arrivant au rendez –vous, il dit à Saint-Georges : « Monsieur, je ne puis me défendre ma vie contre vous, mais je puis la jouer. Voici Monsieur deux pistolets, l’un chargé et l’autre vide, nous les prendrons au hasard, nous les tirerons en même temps et à bout portant. Le plus heureux fera sauter la cervelle à l’autre mais le hasard décidera ». Cette déclaration rendit Saint-Georges accommodant, les témoins intervinrent, le jeune homme fit les excuses qu’il devait, et un déjeuner termina cette affaire ».

