Depuis dimanche, 369 migrants ont accosté sur les côtes de Crète à bord de canots pneumatiques. Un chiffre qui, pris isolément, pourrait sembler limité. Mais il illustre une tendance plus large : la Grèce, et en particulier l’île de Crète, s’impose de plus en plus comme une porte d’entrée vers l’Union européenne pour les migrants en provenance de la Libye.
Selon les garde-côtes grecs, l’ensemble des arrivées de ces derniers jours s’est effectué dans des conditions météorologiques inhabituellement favorables, dont les passeurs auraient su tirer profit. Plusieurs unités des garde-côtes ont été mobilisées pour coordonner les débarquements, appuyées par les drones de Frontex et, fait notable, par un navire de la Marine nationale française engagé dans une opération de secours.
Depuis quelques années, la Crète supplante peu à peu les routes migratoires plus connues comme celles des îles égéennes (Lesbos, Samos, Kos) ou de Lampedusa en mer Ionienne. La pression accrue sur les côtes libyennes, la surveillance renforcée dans le canal de Sicile et la fermeture partielle de certains couloirs migratoires ont déplacé les flux. En 2025, près de 20 000 migrants ont débarqué en Crète — un record pour l’île, selon les chiffres officiels.
Cette évolution inquiète les Etats membres, et plusieurs responsables européens redoutent une « réouverture » du flanc oriental de la Méditerranée. Derrière la question migratoire convergent des enjeux géopolitiques évidents : la stabilisation de la Libye demeure précaire – 15 ans après la guerre de l’OTAN ayant menée à l’assassinat de Mouammar Kadhafi – les tensions s’accentuent entre les États membres sur la répartition des demandeurs d’asile, et les opinions publiques du Sud de l’Europe expriment une lassitude croissante face à un manque de solidarité nord-européenne.
Pour la Grèce, cette situation représente un double défi. D’une part, le pays doit maintenir son engagement humanitaire, en sécurisant les arrivées et en garantissant l’accueil minimal des naufragés. D’autre part, il lui faut préserver la stabilité de ses frontières extérieures, sous la surveillance étroite de Bruxelles et des partenaires de l’espace Schengen, qui la prive de ses pouvoirs régaliens.
En Crète, les autorités locales réclament des moyens supplémentaires et dénoncent un isolement face à ce qu’elles qualifient de « crise silencieuse ». Si la route libyenne vers la Crète se confirme comme un nouveau couloir migratoire, elle pourrait bien devenir l’épicentre du prochain grand débat européen sur l’immigration. Mais a force de débattre et d’observer, sans agir, c’est bien toute l’UE qui pourrait s’en retrouver encore un peu plus déstabilisée.
Amine Sifaoui
