L’histoire truculente : l’indomptable Pierre Daumesnil dit La Jambe de Bois

L’histoire truculente : l’indomptable Pierre Daumesnil dit La Jambe de Bois

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J’inaugure une rubrique historique, qui viendra apporter un peu de légèreté dans mes propos et enquêtes dans l’Aurore Nouvelle. Mon but sera d’aborder des faits cocasses de l’histoire, des mystères, des histoires improbables, des cas plus connus qui fascinent jusqu’à nos jours, des personnages truculents et aux destinées incroyables. J’essayerai de vous apporter également quelques éclairages sur des faits méconnus, tout en tentant de magnifier le roman national français, aujourd’hui victime de révisionnisme, d’oublis, de retranchements coupables ou de manipulations politiques. L’histoire est hélas devenue un vaste champ de bataille politique.

Elle a été kidnappée en France, pour des raisons idéologiques pendables, de destruction de la souveraineté de la France, et pire, elle est souvent mise en scène par un narratif francophobe du cinéma anglo-saxon, américain et britannique pour l’essentiel. Enfin, l’histoire est hélas enseignée de nos jours selon des blocs pulvérisés, sans construction chronologique et manipulée par des visions politiques, et/ou anachroniques de l’histoire. Les époques concernées et traitées sont faussement présentées, par l’oubli de l’état du monde desdites époques : les technologies, la connaissance du monde, l’état d’esprit des citoyens, les idéologiques et croyances du moment, la construction des sociétés. La liste est longue. J’essayerai également d’apporter une histoire plus légère, amusante et passionnante, celle qui fait que l’on aime l’histoire… Elle n’est pas seulement celle des dates et des batailles !

Aujourd’hui je me propose d’évoquer l’histoire du général Daumesnil, surnommé « La jambe de bois », héroïque combattant des armées de la révolution, puis de l’empire, il sauva la vie de Bonaparte à plusieurs reprises et servait dans l’escorte de l’Empereur, sur tous les champs de bataille. Sa carrière aurait du s’achever par un boulet autrichien, qui lui emporta la jambe gauche à Wagram. Mais elle ne faisait que commencer… Par trois fois, il devait refuser de rendre la forteresse et l’arsenal de Vincennes, résistant à toutes les pressions, même à l’offre délirante d’un million de francs or… pour sa trahison. Napoléon était déjà à l’île de Sainte-Hélène, qu’il résistait encore dans le château, avec moins de 200 hommes. Il signa sans doute le tout dernier acte des guerres napoléoniennes, n’acceptant de rendre la place qu’à des Français… le 14 novembre 1815. Honoré pendant très longtemps pour son courage, son souvenir s’estompe sous les coups du révisionnisme d’État, mais nous nous souviendrons de lui dans l’Aurore Nouvelle, voici Daumesnil La Jambe de Bois, l’homme qui refusait de capituler.

Mais qui était le général Pierre Yrieix Daumesnil ? Il naquit à Périgueux, Dordogne le 27 juillet 1776, fils cadet d’un modeste perruquier, mais qui était aussi un ancien soldat de l’armée royale. Bravache et tapageur, l’histoire de Daumesnil commença par une altercation avec un artilleur, alors qu’il n’avait que 17 ans. Bien que n’étant pas formé au métier des armes, Daumesnil tua en duel son adversaire et pour échapper à la justice rejoignit à pied Toulouse, où son frère aîné Jean-Louis servait dans la cavalerie de l’armée des Pyrénées-orientales. Son frère le prit sous son aile et il s’enrôla dans le 22e régiment de chasseurs à cheval, où son chef d’escadron était le futur maréchal Jean-Baptiste Bessières, cavalier intrépide et célèbre sabreur (novembre 1793).

Un cavalier dans les armées de la Révolution. Il fit d’abord la campagne d’Espagne, blessé d’un coup de feu à la cuisse au combat d’Elne. Un chirurgien-major voulait l’amputer de sa jambe… mais l’infection retarda l’opération et il put guérir naturellement (19 août 1794). Après sa convalescence et la défaite de l’Espagne préférant négocier (1795), il fut envoyé avec le gros de son armée sous les ordres du général Bonaparte, armée d’Italie (1796). Il devait faire la célèbre campagne d’Italie, versé dans la compagnie des guides du général Bonaparte. A Arcole, bataille indécise et où la vie de Bonaparte fut en danger, il se jeta dans la boue pour relever son général, précipité de son cheval dans la fusillade (15-17 novembre 1796). Plusieurs fois encore, il devait sauver la vie de celui qui devait devenir empereur des Français. Il se couvrit de gloire au siège de Mantoue, capturant deux drapeaux ennemis, qu’il amena en personne au général (juin 1797). Celui-ci ne devait pas l’oublier et l’emmener avec lui dans sa campagne d’Égypte (1798-1799).

A la bataille des Pyramides, Bonaparte remarquant un Mamelouk sema le désordre dans les rangs français, lui tendit un pistolet pour l’abattre. Daumesnil chargea et abattit le cavalier d’une seule balle, puis revenant tranquillement tendit le pistolet au général : « celui-là ne reviendra pas ! ». Au dur siège de Saint-Jean-d’Acre, défaite française, il se jeta pour amortir l’explosion d’une bombe tombée aux pieds de Bonaparte. La bombe n’explosa pas, mais il fut blessé plus tard dans un assaut, précipité des remparts par l’explosion d’une mine. La ville ne fut jamais prise provoquant le reflux de Bonaparte sur l’Égypte (1799). Toujours aussi tapageur et batailleur, il fut arrêté avec deux compagnons, pour des rixes et des duels strictement interdits. Condamné à mort, il fut gracié par Bonaparte, mais refusa deux fois de désavouer ses camarades. Il dut assister à leur exécution par fusillade et fut emprisonné. A la bataille et victoire d’Aboukir, de nouveau dans les guides de Bonaparte, il devait encore lui sauver la vie, en l’écartant d’un canon, alors visé par un tireur turc. Dans la bataille, il s’empara encore d’un étendard, l’armée ennemie étant mise en déroute. Devenu indispensable à Bonaparte, il fut du cercle restreint qui l’accompagna à son retour en France, menant au coup d’État du 18 Brumaire (novembre 1799).

De la Garde consulaire à la bataille de Wagram. A la formation de la Garde consulaire, il eut l’insigne honneur de rentrer dans les chasseurs à cheval de la Garde, plus tard Garde impériale (janvier 1800). Il fut nommé sous-lieutenant et s’illustra à la célèbre bataille de Marengo, captura un colonel autrichien (14 juin 1800). Il nommé le lendemain lieutenant, puis capitaine (juillet 1801) et fut l’un des premiers médaillés de la Légion d’honneur (14 juin 1804). Passé à la Garde impériale, il accompagnait partout l’Empereur, commandant son escorte. Lors de la bataille d’Austerlitz, la plus grande victoire de Napoléon, il participa à la fameuse charge des cavaliers de la Garde, contre les chevaliers-gardes de la Garde impériale russe, qui furent taillés en pièce (2 décembre 1805). Le jour même, il fut nommé chef d’escadron et bientôt officier de la Légion d’honneur (février 1806). Il se trouvait encore avec la Garde impériale, à la bataille de Iéna (14 octobre 1806), écrasante victoire avec celle d’Auerstaedt contre l’armée prussienne. Dans la terrible campagne de Pologne qui s’ensuivit, il participa à la charge légendaire des 80 escadrons, à la bataille d’Eylau (8 février 1807), puis à l’écrasante victoire contre l’armée russe, à la bataille de Friedland, qui scella le sort de la guerre (14 juin 1807). Lors de la prise de Madrid, il chargea les insurgés, ayant deux chevaux tués sous lui et recevant une balle dans la cuisse, sauvé in-extremis par un officier des mamelouks de l’Empereur (2 mai 1808). Il accompagna encore la Garde durant la campagne d’Autriche, blessé d’un coup de lance à la bataille sanglante d’Eckhmühl (22 avril 1809). Il commandait le 1er régiment des chasseurs de la Garde, quant un boulet de canon lui emporta la jambe gauche (6 juillet 1809). Sauvé par le célèbre chirurgien Larrey, il subit deux amputations et survécut miraculeusement, recevant alors le surnom de « La Jambe de Bois ». Sa carrière paraissait alors terminée… il n’en était rien !

Les trois refus de Vincennes. Promu par l’Empereur général de brigade et commandeur de la Légion d’honneur, il fut nommé gouverneur du château de Vincennes, qui était alors aussi un arsenal militaire (2 février 1812). L’Empereur lui ordonna de ne jamais quitter l’arsenal sans son ordre, alors que l’arsenal produisait jusqu’à 350 000 cartouches par jour et 40 000 gargousses. Le poste était d’importance et stratégique et Daumesnil devait particulier s’y illustrer :

1814. Après la bataille et chute de Paris (30 mars), Daumesnil malgré les ordres s’enferma dans la forteresse de Vincennes, faisant entrer dans la place d’un immense matériel militaire de l’arsenal, canons, fusils et munitions pour plusieurs millions de francs or. Les coalisés envoyèrent des plénipotentiaires pour réclamer la reddition, le drapeau français flottant toujours sur le château. Il répondit par une phrase restée célèbre : « je rendrai Vincennes quand on me rendra ma jambe ! » (31 mars). Sidérés, les coalisés n’osèrent pas donner l’assaut. Napoléon ayant abdiqué à Fontainebleau (6 avril), disposant de seulement 300 hommes, il accepta seulement de rendre la place aux Français, sur un ordre de Louis XVIII, nouveau monarque de la France arrivé au pouvoir dans les fourgons des coalisés (11 avril). Admiratif de son courage, le roi Louis XVIII ne lui en tint par rigueur, le faisant décorer de la croix de Saint-Louis, et le nommant gouverneur de la place de Condé.

1815. Au retour de Napoléon durant les Cent-Jours, il se rallia immédiatement à l’Empereur (20 mars) et fut nommé… gouverneur de Vincennes. L’histoire devait se répéter : après la défaite de Waterloo (18 juin), l’armée coalisée déboula sur la France, marchant sur Paris. Daumesnil s’enferma de nouveau dans la place, cette fois-ci avec un matériel encore plus impressionnant, soit 52 000 fusils, 100 pièces d’artillerie et des tonnes de poudre… un argument de poids et un objectif stratégique pour les coalisés. Le général prussien von Müffling tenta de négocier sa reddition, là encore refusée. Menacé d’une exécution militaire, il déclara qu’il se ferait sauter avec la forteresse. Le général en chef prussien, Blücher lui fit proposer un million de francs pour sa capitulation, auquel Daumesnil répondit : « Mon refus servira de dot à mon fils ». Avec moins de 200 hommes, il se paya même le luxe de faire des sorties, de reprendre trois fois le village de Vincennes, ramenant des canons capturés sur les Prussiens. Le drapeau français devait encore flotter de long mois, alors que Napoléon était déjà arrivé… à l’île de Sainte-Hélène. Il résista contre vents et marées durant 129 jours, ne capitulant que le 14 novembre, quatre mois après la fin de la guerre… dernier acte des guerres napoléoniennes. Cependant, là encore il n’accepta qu’à la condition de se rendre à des Français, aux troupes royales du général de Rochechouart, sortant du château musique et drapeau tricolore en tête… Cette fois-ci, Louis XVIII le fit mettre à la demi-solde puis à la retraite, un placard d’où il n’aurait pas du ressortir…

1830. Mais lors de la révolution des Trois-Glorieuses, en juillet 1830, le futur Louis-Philippe Ier le fit rappeler et le nomma… gouverneur de Vincennes (5 août 1830). Charles X étant en fuite, ses ministres et d’autres prisonniers de marque furent enfermés dans le donjon de Vincennes, en attente d’un jugement. Mais la foule parisienne excédée se présenta en masse devant le château, réclamant sa reddition… Une troisième fois, Daumesnil devait répondre par la négative et il eut le courage de répondre : « ils n’appartiennent qu’à la loi, vous ne les aurez qu’avec ma vie ». Impressionnée, la foule se calma et se dispersa, alors qu’il fit ensuite transférer les prisonniers au Palais du Luxembourg.

Épilogue. Il s’était marié à une toute jeune fille de 16 ans, Léonie Garat (11 février 1812), qui fut un mariage très heureux, avec la naissance de trois enfants. Le journal de Léonie Garrat est arrivé jusqu’à nous, laissant un témoignage précieux et poignant de la vie du général. Si les boulets autrichiens, les balles et les coups de sabre n’avaient pas eu raison de lui, il mourut, ironie du sort, de l’épidémie de choléra qui ravagea Paris et la France, le 17 août 1832, alors toujours gouverneur de Vincennes. Napoléon III accorda à sa veuve une pension et la confirma au poste de surintendante de la maison impériale de Saint-Denis. La baronne Léonie Daumesnil (29 juin 1795-6 avril 1884), lui survécut longtemps. Elle était la fille de Martin Garat, baron, directeur général de la Banque de France fondée par Napoléon. Les trois enfants nés du couple furent Léon (1813-1895), Marie (1816-1898) et enfin Louis (1827-1863). Dès 1834, elle avait écrit au Préfet de l’Orne pour faire reconnaître les faits et l’action héroïque de son mari. Elle resta une défenderesse de sa mémoire toute sa vie. Il existe une descendance nombreuse actuelle du général, à partir de son fils Léon, qui furent liés et mariés à d’autres familles célèbres de l’époque napoléonienne, dont les Menou et les Sébastiani.

Le nom de Daumesnil ne fut pas oublié, bien que de nos jours son souvenir s’estompe sous les coups de l’histoire révisée et de la légende noire et mensongère autour de l’épopée napoléonienne. Son nom fut inscrit sur l’Arc de Triomphe de Paris et une station de métro fut baptisée en son honneur (1909). L’avenue Daumesnil existe toujours reliant Paris à Vincennes, alors qu’un lac Daumesnil existe dans le bois de Vincennes. Une statue équestre lui fut érigée cours Marigny et un timbre poste fut émis en 1976, pour le bicentenaire de sa naissance. La France des capitulards, de Vichy à la Macronie n’aime pas les Daumesnil… C’est à nous de transmettre cette mémoire à nos enfants.