Dossier et enquête : Erich Rebsamen, le système mafieux du gestapiste

Dossier et enquête : Erich Rebsamen, le système mafieux du gestapiste

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C’est une enquête et une investigation très longue, qui n’est pas terminée mais dont je vais publier, point par point le résultat. Dans l’ensemble, ces documents n’ont jamais été publiés pour la plupart. Mais je dois raconter la genèse de cette enquête. Printemps 2013. Un citoyen dijonnais, Franck Medina me contactait via mon travail de journaliste et rédacteur à la Voix de la Russie. L’histoire qu’il me raconta était hallucinante, une sombre affaire de profanation de tombe (2010), celle de son grand-père, ancien des troupes de la France-Libre, 1ère Armée de Lattre de Tassigny, qui fit entre autre la campagne du Rhin et du Danube (1944-1945).

Franck Medina et sa grand-mère étaient en procès avec la mairie de Dijon et donc de son maire, François Rebsamen, oligarque local et apparatchik du Parti Socialiste. Ainsi commença cette longue enquête. Après l’avoir rencontré à Dijon dans l’été 2013, je me lançais d’abord dans la publication de l’affaire de la profanation de tombe (2013-2014), ayant eu lieu à Dijon, au cimetière des Péjoces. Mais la veuve Medina indiquait que le père de Rebsamen aurait été un collaborateur des nazis, un fait énorme, par rapport à la nature de la tombe profanée, un vétéran des FFL. Voici la seconde partie de l’enquête, dans les lignes de l’Aurore Nouvelle : Erich Rebsamen était-il un agent de l’Abwehr ?

Dans la période 2014-2015, je me rendais d’abord aux Archives départementales de la Côte d’Or, pour découvrir la trace et les preuves d’une telle accusation de collaboration avec l’Allemagne nazie. En deux jours de travaux intenses, je dépouillais d’abord tous les dossiers de la collaboration française en Côte d’Or… des dizaines de cartons, des milliers de documents. Je ne trouvais absolument rien, pas la moindre trace d’un Erich Rebsamen. Toute l’histoire des collaborateurs des nazis du département avait défilé devant mes yeux, sordide et brute. J’étais sur le point de renoncer, lorsque je décidais de poursuivre dans un troisième jour de recherches, et de me pencher sur les documents bien moins nombreux de la Gestapo française. Là encore je ne trouvais absolument rien, Erich Rebsamen n’avait pas été un agent de la Gestapo française.

Mais sur Internet, une photo était apparue depuis environ 2014, montrant deux choses : un avis de recherche d’Erich Rebsamen, publié en 1945, pour des suspicions de collaboration avec l’ennemi, et une photo montrant Rebsamen en officier allemand. Le quatrième jour et dernier, je décidais donc de demander les cartons concernant la Gestapo allemande… En ouvrant le premier dossier, se trouvait tout en haut de la pile… le dossier Erich Rebsamen… agent de la Gestapo allemande…

Dans ce quatrième opus, j’aborderai un document d’importance, l’un des témoignages à charge du procès d’Erich Rebsamen, qui se déroula à Dijon, en octobre 1945, mais en son absence car il était en fuite en Suisse. C’est le cœur de l’affaire Rebsamen, j’expliquerai dans l’épisode suivant, tout le « système Rebsamen », entre services rendus aux Allemands comme agent de la Gestapo allemande, mais aussi parfois à des particuliers, des évadés, des résistants, ou des Juifs. Pour ces derniers, mais c’est mon sentiment, contre argent sonnant et trébuchant. Mais pour l’heure entrons dans le cœur des activités pendables du gestapiste Rebsamen, vous découvrirez un document exceptionnel dans cet article de l’Aurore Nouvelle :

Le témoignage capital de la veuve Ragonneau. Ce témoignage fut livré lors d’un procès-verbal d’audition de témoin, le 10 août 1945, dans le cas de l’instruction ouverte contre Erich Rebsamen, pour : « intelligences avec l’ennemi et commerce avec l’ennemi ». Le témoin était la veuve Ragonneau, née Barbieri Irma, âgée de 54 ans et demeurent à Dijon. C’est un résumé terrible des activités de Rebsamen au profit de l’Allemagne nazie. Les accusations de cette femme ne furent pas toutes vérifiées, et le procès semble avoir été floué par les interventions de la belle-famille de Rebsamen, la famille du dentiste Édouard Agron. Ancien conseiller municipal de Dijon, c’est probablement lui qui le parraina beaucoup plus tard, pour entrer dans la franc-maçonnerie. Rebsamen fils suivra le même chemin. Les enquêteurs reçurent de nombreux témoignages à décharge, de gens suspects, notamment son gendre, son beau-père, des employés de la firme Renault, notamment de cadres, tous mouillés dans la collaboration. Louis Renault fut d’ailleurs arrêté à la Libération et devait mourir en prison. La collaboration de l’entreprise Renault avait été si totale, que la France nationalisa le célèbre constructeur automobile. Dans les témoignages recueillis par l’enquête, mon sentiment est celui d’une enquête inachevée, bâclée et incomplète. Les pistes auraient du conduire à l’exhumation des faits, mais seul un rapide tour d’horizon de l’entourage de Rebsamen fut réalisé. Tous les témoignages parlant de faits graves, furent plus ou moins écartés, ils étaient pourtant tous accablants, narrant des faits de trafics d’essence, d’or, de denrées, de voitures de véhicules, de pneus, le tout pour l’armée allemande, mais aussi à son propre profit dans un véritable système mafieux. Dans l’ombre de la Gestapo allemande, Erich Rebsamen fit des fortunes. Je fournirai des témoignages de gens précisant qu’il était capable de dépenser entre 2 000 et 10 000 francs par jour (pour un salaire annuel de 100 000 francs), sortant les plus gros billets de l’époque (5 000 francs), pour impressionner la galerie et payant à la ronde « sa tournée », notamment aux jolies femmes… Voici son témoignage que je reproduis, avec le document :

« J’ai vu votre article hier dans La Bourgogne et je viens vous rapporter un fait que je reproche à Erich Rebsamen. En janvier 1944, mon ami Pierre Bargoix a été arrêté le 10 janvier à la Brasserie dijonnaise par les Allemands et emprisonné rue d’Auxonne. On lui reprochait d’être trop patriote et d’avoir des relations avec la résistance. Pour le sortir de là, je suis allée voir Mme Lucette [j’ai retrouvé son nom complet, Lucette Pignal, nous aurons à en reparler dans un autre épisode], gérante de la Régence, qui m’a conseillé de m’adresser à Erich Rebsamen, ainsi qu’au commandant allemand de la Gestapo Bernard Sandrine.

Je suis allée voir ces deux hommes. Mme Lucette m’avait dit que Rebsamen était très bien avec les Allemands et pouvait faire beaucoup. J’ai trouvé Erich au café Glacier et je l’ai mis au courant de la situation. Il m’a très bien reçu et m’a dit de préparer un colis qu’il porterait à mon ami à la prison. Au surplus, il devait faire le nécessaire pour intervenir en faveur de ce dernier. Confiante dans ses paroles, quelques jours après je lui ai remis un gros colis, dans lequel il y avait un poulet, du beurre, du fromage et beaucoup d’autres choses. Je dois vous dire que mon ami n’a jamais reçu ces victuailles et que c’est Rebsamen qui a dû les déguster. Toujours est-il que lorsque j’ai revu ce dernier, il m’a affirmé qu’il avait remis le colis sans préciser d’avantage. Par ailleurs, il n’a fait aucune démarche en faveur de mon ami.

Et je crois même au contraire qu’il lui a plutôt nui qu’été utile. En tout cas, chaque fois que revoyais Rebsamen, au début il me disait qu’il s’occupait de mon ami, mais par la suite il m’envoyait promener. Au bout de deux mois, mon ami a été déporté en Allemagne et depuis j’ai appris qu’il était mort là-bas, fusillé le 4 septembre 1944.

Je vous affirme qu’Erich Rebsamen était très intime avec le commandant de la Gestapo Sandrine, ils sortaient beaucoup ensemble et fréquentaient femmes, cafés, etc. D’autre part, je vous signale que Rebsamen faisait le trafic des pièces d’or dans un café de la ville, où il jouait beaucoup [l’or était acheté à des particuliers, puis revendu à la Gestapo, au passage Rebsamen prenait sa commission…] Je crois enfin qu’il a contribué aussi à l’arrestation de nombreux patriotes dans les cafés de Dijon, où ces derniers se rendaient. C’est du moins mon impression, car Erich était toujours en compagnie de 2 femmes, les deux sœurs, deux blondes, qui allaient dans les brasseries de Dijon et qui étaient arrivées à Dijon en 1939, et ont disparu subitement en 1944 [c’est une part de mon enquête, j’ai pisté les deux femmes, elles prirent la fuite à la suite de Rebsamen à Paris en juin 1944, signalées par la suite dans l’automne, puis je perd leur trace, elles étaient des informatrices de la Gestapo et « femmes de petites vertus »]. Ces deux femmes devaient être des indicatrices ».

Les pistes inexplorées de l’affaire Rebsamen. Parmi ces pistes, en premier lieu les deux « femmes ». Elles apparaissent dans plusieurs témoignages, définies comme des maîtresses de Rebsamen, des femmes « du genre douteux », selon un autre témoin. Lorsque Rebsamen prit la fuite de Dijon en juin 1944, il monta à Paris, pour mieux se cacher, preuve qu’il avait beaucoup à se reprocher. Il fréquenta plusieurs hôtels, et les deux femmes réapparurent ensuite à sa suite et recommandées par lui… à l’hôtel Lincoln. Rebsamen ayant été arrêté, enfermé à Drancy transformé en camp pour les collaborateurs de l’Allemagne nazie, il fut ensuite libéré par l’intervention conjointe de cadres de la maison Renault et de Juifs « qu’il aurait sauvé », nous aurons là encore à y revenir. La fuite des deux dames ne peut vouloir dire qu’une chose : qu’ayant gros à se reprocher et étant connues à Dijon, elles avaient intérêt à prendre le large. L’enquête ne poussa jamais cette piste…

La seconde, celle de « Madame Lucette » fut suivie partiellement, mais j’ai poussé ensuite l’enquête très loin. Elle fut définie par des témoins comme une « maîtresse » de Rebsamen (décidément !) et donna un témoignage condescendant sur les « services rendus à de nombreux français » en éludant l’agent de la Gestapo… Lucette Pignal, âgée de 39 ans, en 1945, devînt la propriétaire du café la Régence. J’ai là aussi poussé l’enquête le plus loin possible, mais je dévoilerai cette autre partie de l’enquête plus tard… menant à la prostitution, un lieu de « plaisirs », qui se trouvait à l’emplacement approximatif de l’actuel Cinéma Gaumont à Dijon, non loin de la gare… Un « Soldaten » allemand, lieu de repos pour les soldats allemands, ne se trouvait pas loin, pour les militaires de passage. La Régence était un lieu de rencontre de la collaboration, de la résistance, du marché noir… et l’une des missions de Rebsamen était de tendre les oreilles… pour ensuite dénoncer des résistants, des trafiquants, ou provoquer des réquisitions quand il entendait parler d’une entreprise ou d’un particulier ayant des denrées intéressantes pour l’armée allemande…

Le café La Régence fut possédé avant Lucette Pignal, qui en était déjà la régente, par un Corse, collaborateur de l’Allemagne nazie, dont je parlerai dans un autre épisode… condamné à plusieurs années de prison et l’indignité nationale à la Libération. Mais c’est une autre histoire !

Cette investigation est dédiée à la mémoire des grands-parents de Franck Medina, notamment de son grand-père, héros de la France-Libre.