L’histoire truculente : Thérésa Cabarrus, de Notre-Dame de Thermidor à la Princesse de Chimay

L’histoire truculente : Thérésa Cabarrus, de Notre-Dame de Thermidor à la Princesse de Chimay

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Aujourd’hui je me propose d’évoquer la destinée hors du commun, de Thérésa Cabarrus, fille d’un banquier espagnol, qui subjugua le conventionnel Tallien, au point de le motiver à provoquer la chute de Robespierre… et qui termina princesse de Chimay. Son salon pendant la Révolution fut côtoyé par les plus grands noms de cette époque, Mirabeau, La Fayette. Elle partagea… de nombreux lits… mais aussi une geôle dans l’attente du rasoir national, avec une certaine Joséphine de Beauharnais. Voici l’histoire dans l’Aurore Nouvelle, de Madame Tallien, ainsi qu’un épilogue familial, sa descendance ayant été… très nombreuse.

Thérésa Cabarrus, un avenir tout tracé. Elle naquit sous le nom de Juana Maria Ignacia Teresa de Cabarrus y Galabert, à Carabanchel Alto, près de Madrid, le 31 juillet 1773. Elle était la fille de François Cabarrus, d’origine basque et fondateur de la banque San Carlos, par ailleurs ancêtre de la Banque centrale espagnole. Il fut anobli par le roi d’Espagne Charles IV (1789), avec le titre de comte, et deviendra même le Ministre des Finances de Joseph Bonaparte, éphémère roi d’Espagne, mis sur le trône par l’armée impériale de son illustre frère, Napoléon. La mère de Thérésa était Maria Antonia Galabert, originaire d’une famille de Navarre, fille d’un industriel français installé en Espagne, qui s’était enrichi dans le commerce et l’armement, ainsi que la sinistre traite négrière, à partir du port de Bayonne. Elle fut envoyée en France, pour recevoir une éducation solide chez des religieuses (1778-1783). Elle gagna alors Paris (1785), dans le but de lui trouver un solide parti… A l’âge de 14 ans, elle épousa Jean-Jacques Devin de Fontenay (1762-1817), marquis de Fontenay, conseiller au parlement de Paris, qui était un solide… libertin et un joueur invétéré. La mariée apportait une dette colossale de 500 000 livres, mais la nature dissolue du mari ne créa pas les conditions propices pour un mariage heureux.

Les salons et les alcôves de la Révolution. Ayant du caractère et étant jugée selon les normes de ce temps, comme d’une grande beauté, elle tînt rapidement un salon, dans un hôtel du Marais, que son mari possédait à Paris. Féministe avant l’heure, femme de caractère, mais aussi aux mœurs légères, elle attira bientôt dans son salon, l’avant-garde de la Révolution française. Son salon fut fréquenté par Mirabeau, La Fayette, les frères Lameth, Rivarol, Félix Lepeletier de Fargeau, dont elle fut la maîtresse (et dont elle eut un fils bâtard), et qui sera assassiné comme conventionnel ayant voté la mort du roi Louis XVI. Dans ce milieu, elle fut initiée à la franc-maçonnerie (1789) et devait tenir son salon au moins jusqu’à l’année 1792, la situation se dégradant rapidement. Elle profita l’une des premières des réformes permettant le divorce et se sépara de son premier mari (1793). Cependant, ses anciens amis « révolutionnaires » étaient devenus suspects, La Fayette était passé à l’ennemi après le 10 août, Mirabeau était mort et elle était « une ci-devant aristocrate ». Elle prit la fuite pour s’installer à Bordeaux, ville du parti de la Gironde, qui fut bientôt le théâtre de répressions sévères (juin 1793). La Gironde étant tombée sous la guillotine, la Terreur ne faisant que commencer, elle fut emprisonnée et enfermée au fort du Hâ (décembre 1793). L’ombre de la guillotine se profilait et ses jours semblaient comptés.

Thérésa Cabarrus, celle qui faisait tourner les têtes. L’histoire ici est controversée : selon des versions divergentes, elle aurait usé de ses réseaux, pour sauver des gens, recevant le surnom de « Notre-Dame de Bon Secours », et sa résidence de l’Hôtel du cours de Verdun : « Le bureau des grâces ». La Convention Nationale avait envoyé dans toutes les provinces, des représentants en mission, des députés de l’assemblée, pour motiver et exciter la ferveur révolutionnaire, comprendre les situations locales, activer les levées d’hommes, faire tourner la guillotine pour envoyer les ennemis de la République au « rasoir national », mettre en réquisition tout ce qui était nécessaire pour faire la guerre, y compris les cloches des églises, et bien d’autres missions. Le conventionnel Jean-Lambert Tallien fut envoyé à Bordeaux et se livra bientôt à un ignoble trafic : le pillage des fortunes locales, des aristocrates et fédéralistes, dont une partie des richesses disparaissaient dans ses poches. C’est ici que se situe la première rencontre de Thérésa avec Tallien, qui la fit libérer (le fait est contesté). Quoi qu’il arrive, elle obtînt sa libération, mais fut arrêtée de nouveau durant la Grande Terreur (mai 1794), pour « modérantisme » et transférée dans l’antichambre de la mort, à la prison de la Force, puis des Carmes, à Paris. Le sort voulut, qu’elle partagea sa cellule avec la ci-devant comtesse de Beauharnais, femme d’un général envoyé à la guillotine pour ses échecs à l’Armée du Rhin, prénommée… Joséphine, future impératrice des Français.

Notre-Dame de Thermidor, la tombeuse de Robespierre. Que ce soit à Bordeaux, ou Paris, elle était devenue la maîtresse du conventionnel Tallien, membre de la Montagne, mais en froid avec Robespierre, des rapports avaient révélé sa corruption. Pour l’incorruptible, ce crime menait toujours à une solution radicale… Mais l’événement déclencheur fut l’envoi d’un message par Thérésa à son amant, il disait : « Je meurs d’appartenir à un lâche ». Le fait est incroyable, mais Robespierre était désormais perdu. Un complot se tramait autour de Robespierre, resté le seul maître à bord, craint et respecté à la fois. Le grand tribun s’était fait cependant beaucoup d’ennemis, dont un certain… Fouché, rusé et retors, futur ministre de la Police de Napoléon. Lui aussi était menacé par les foudres de Robespierre, pour des exactions sanglantes commises à Lyon, notamment la boucherie des fameuses canonnades de Lyon. Les deux hommes prirent la tête d’un complot, rejoint par beaucoup d’autres, notamment Barras. Montant à la tribune, Tallien fit un discours retentissant sur la fin nécessaire « du tyran », sortant un poignard il affirma que si l’assemblée ne bougeait pas, il se chargerait d’éliminer le dictateur. La journée révolutionnaire du 9 Thermidor an II (27 juillet 1794), abattit bientôt Robespierre, prestement envoyé à la guillotine qui était promise à Thérésa…. Libérée, elle devint bientôt « Notre-Dame de Thermidor », la femme qui avait fait tomber Robespierre.

L’égérie du Directoire et « Première Dame » de la Révolution. Elle devait devenir la « reine de Paris », son salon se remplissant des hommes les plus puissants, notamment des Directeurs de la République, les hommes dirigeants la France thermidorienne. C’est dans son salon que Bonaparte devait rencontrer pour la première fois, Joséphine de Beauharnais. Dans une boulimie de fêtes, de soirées de prestiges, elle fut l’une des « Merveilleuses », une mode décadente fêtant la fin des rigueurs révolutionnaires, revenant au plaisir les plus libérés, y compris dans les mœurs. Elle imposa la mode des robes légères à l’Antique, sans manches et en mousseline blanche, transparentes et ne cachant pour ainsi dire rien… Le prince de Talleyrand, expert en « femmes » et futur Ministre des Affaires étrangères de Napoléon, déclara en la voyant : « il n’est pas possible de s’exposer aussi somptueusement ! ». Bien que s’étant mariée à Tallien (décembre 1794), ayant accouché d’une fille (1795, prénommée Rose-Thermidor-Laure-Joséphine), elle devait se détourner d’un mari falot, pour passer dans le lit de l’homme le plus puissant du moment, Paul Barras. De ce lit, elle passa bientôt dans celui d’un homme richissime, grand argentier du futur Consulat, et une pièce maîtresse du régime, le banquier Gabriel-Julien Ouvrard. Face à un mari littéralement éteint par l’égérie du Directoire, elle eut de ce banquier, 5 enfants, n’étant alors pas même divorcée (entre 1800 et 1804). Ce divorce interviendra plus tard en 1802. Elle aurait résisté aux avances du général Bonaparte, qui selon des témoignages à prendre avec circonspection, l’aurait courtisé, mais le petit général fut éconduit. Il devait ensuite se venger. La Première Dame de la Révolution, pour une fois n’avait pas eu de nez… la couronne impériale aura peut-être tenue à quelques parties fines et des galipettes savantes, que « La Tallien », lui refusa. Après le coup d’État du 18 Brumaire (novembre 1799), Bonaparte devint le maître de la France, pour longtemps, posant la couronne impériale sur sa tête (2 décembre 1804).

Du lit des directeurs, aux banquiers, à celui d’un prince. Éloignée par Bonaparte, cette femme de salons, intelligente et experte… dans différents domaines, se lassa du banquier Ouvrard, pour chercher un meilleur parti. Elle était devenue une intime d’une autre femme d’importance de cette époque, la fille du banquier Necker, connue sous le nom de Madame de Staël, qui était devenue une opposante de Napoléon. C’est dans son entourage qu’elle rencontra François-Joseph-Philippe de Riquet, comte de Caraman et 16e prince de Chimay (Belgique). Le mariage fut célébré le 9 août 1805, lui assurant un retour remarquée dans l’ancienne aristocratie, au bras d’une des plus grandes fortunes d’Europe. Elle eut encore trois enfants de cette union, Joseph, Alphonse et Valentine (1808, 1810 et 1815). Elle s’installa de cette date au château de Chimay, mettant fin à sa vie de frasques et d’alcôves, pour mener une vie pieuse et religieuse… Toujours est-il qu’elle devint une mécène, faisant construire dans le château un théâtre, invitant les musiciens célèbres de son temps, Cherubini, Kreutzer, Auber, Bériot, ou encore la cantatrice Maria Malibran. Elle mourut dans le château, le 15 janvier 1835, son époux lui survivant encore quelques années (1843). A sa mort son fils devint le 17e prince de Chimay (Joseph, 1808-1886). Elle fut inhumée dans la collégiale Saints-Pierre-et-Paul de Chimay, où elle repose toujours. En 2001, la ville de Paris fit l’acquisition lors d’une enchère à Bayeux, d’un portrait de Madame Tallien, pour la modique somme de 6,4 millions de francs.

Épilogue familial. Grande figure de l’émigration, son mari avait été Sénateur à la Première Chambre des États généraux de France (1820-1830).

Son fils Joseph fut député à la Chambre des représentants de la Belgique, diplomate de premier plan, nommé gouverneur de la Province du Luxembourg (1841). Il fut le fondateur de la Compagnie de Chimay, une des premières compagnies de chemin de fer de la Belgique (1858), se trouvant à la tête d’un vaste consortium d’actionnaires.

Son petit-fils Joseph (1836-1892), 18e prince de Chimay, fut aussi un diplomate et homme politique. Il occupa la fonction de gouverneur du Hainaut (1870-1878) et fut Ministre des AE (1884-à sa mort). A ce titre il assista à la fameuse conférence de Berlin (1884-1885, décidant du partage européen de l’Afrique).

Son arrière-petit fils, Joseph (1858-1937), 19e prince de Chimay, mena plutôt une vie oisive, mais se fit remarquer comme sportif de haut niveau, dans le domaine de l’escrime et participa aux JO de 1900 de Paris. Air du temps, il avait brisé la tradition d’épousailles aristocratiques, pour épouser une riche héritière américaine, seulement âgée de 16 ans (1890, il en avait le double), Clara Ward… mais la belle américaine prit la fuite et fugua avec… un violoniste tzigane (Jancsi Rigo), affaire qui provoqua un remous médiatique énorme et se termina par un divorce (1897). La fugueuse devint artiste de cabaret et mena une vie dissolue, passant aux bras d’un obscur contrôleur de tickets italien, qu’elle abandonnera par la suite. Elle mourut de maladie en 1916, laissant un pactole d’un million de dollars…

D’un mariage plus « convenable », avec une Le Veneur de Tillières (1920, ayant 31 ans de moins que lui), il eut deux fils. Le premier Joseph, 20e prince de Chimay, abandonna son titre pour prendre la nationalité américaine et épouser « une roturière ». Le titre passa à son frère Élie, 21e prince de Chimay (1924-1980).

L’actuel prince de Chimay, 22e du nom, Philippe est né en 1948 et son histoire se perd dans celle contemporaine. Il a aussi le goût prononcé des mariages, ayant convolé en troisième noce, avec une roturière, avec un parterre de « représentants de la noblesse et du prince Laurent de Belgique » (2012). Il possède toujours le château de Chimay, où furent réalisés d’importants travaux (2009-2022).