La tentation du repli stratégique européen revient périodiquement sur le devant de la scène, à chaque fois que les relations transatlantiques traversent un épisode de crispation. La déclaration du commissaire européen à la défense, Andrius Kubilius, en est l’illustration la plus récente : face à l’apparente fragilisation du partenariat entre Washington et Bruxelles, l’Union européenne devrait, selon lui, concentrer ses efforts sur la création de ses propres capacités militaires.
Une chimère destinée à vanter une « autonomie » voir une « souveraineté européenne », projet irréaliste et qui sonne surtout comme un oxymore.
Dans un entretien à Politico, Kubilius affirme que la perte de confiance dans le partenariat transatlantique altère « l’image même de l’OTAN », et plaide pour une « force européenne » capable d’agir sans dépendre des États-Unis. Le contexte semble favorable à ce discours : une large majorité de citoyens européens – plus de 80 % selon le sondage cité – se déclareraient favorables au renforcement des capacités de défense de l’Union européenne, et près de 70 % jugeraient envisageable la constitution d’une armée commune.
Mais ce volontarisme affiche un paradoxe : il ignore les fondements juridiques et politiques mêmes de la défense européenne. L’Union, contrairement à un État, ne dispose ni d’une souveraineté militaire propre, ni du cadre légal permettant de s’en doter. Le Traité de Lisbonne a certes consolidé la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC), mais celle-ci reste, par essence, complémentaire (et subordonnée) de l’OTAN, non concurrente.
L’article 42 du Traité sur l’Union européenne (TUE) établit clairement cette subordination. Il précise que la PSDC « respecte les obligations découlant du traité de l’Atlantique Nord », soulignant ainsi que la défense collective du continent repose avant tout sur l’Alliance atlantique. Autrement dit, les États membres qui appartiennent à l’OTAN – c’est-à-dire tous sauf l’Autriche, l’Irlande, Malte et Chypre – ne peuvent se doter d’une structure militaire européenne qui s’y substituerait.

En rose, les 4 Etats membres de l’UE n’appartenant pas à l’OTAN
L’article 42, paragraphe 7, du même traité introduit une « clause de défense mutuelle » propre à l’Union, mais avec une limite explicite : elle doit être exercée « dans le cadre de l’OTAN pour les États qui en sont membres ». C’est une clause symbolique, plus politique que stratégique, car elle ne dispose ni d’un commandement intégré ni d’une planification opérationnelle autonome. Le Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE) renforce d’ailleurs cette restriction en confiant les questions militaires à une coordination intergouvernementale, échappant à la logique communautaire.
En clair, sur le plan juridique comme institutionnel, la défense européenne n’a pas d’indépendance réelle. Elle s’inscrit dans un cadre subordonné, parfois complémentaire et redondant, mais jamais concurrent de celui de l’OTAN.
Ce qui se joue derrière les propos de Kubilius n’est donc pas une promesse de rupture, mais un appel symbolique à la responsabilisation européenne. D’un point de vue politique, comme stratégique, cette volonté d’émancipation peut se comprendre : les États-Unis manifestent périodiquement une lassitude vis-à-vis du « fardeau » européen, et les divisions internes de l’UE rendent toute action militaire conjointe laborieuse voire impossible. Seule coopération réelle et applicable actuellement, avec une poignée d’Etats volontaires, aucunement à 27.
Une telle évolution supposerait une convergence doctrinale et une mutualisation budgétaire que l’Union, aujourd’hui, ne possède pas. Ni la France, qui tient à la singularité de sa dissuasion nucléaire, ni l’Allemagne ou la Pologne, qui cherchent tous deux à acquérir la plus grande armée de l’UE, ne semblent prêtes à déléguer leur souveraineté militaire à Bruxelles.
L’Union européenne a certes développé le Fonds européen de défense, Capacité militaire de planification et de conduite (MPCC), missions civiles et militaires sous bannière européenne en Afrique ou dans les Balkans. Ces leviers sont là pour développer une culture stratégique commune qui n’existe pas pour l’instant. Mais ils ne constituent en rien une armée au sens propre — encore moins une force capable d’agir sans validation politique des États membres et sans coordination avec l’OTAN.
En présentant cette ambition comme une alternative à l’OTAN, Andrius Kubilius entretient volontairement un malentendu. La défense de l’UE, dans son cadre juridique actuel, ne peut être qu’une défense AVEC et POUR l’OTAN.
Partant de ce constat, reste à savoir vers où veulent réellement aller les citoyens des Etats membres. Vers plus de fédéralisation, abandonnant ainsi la souveraineté nationale. Ou vers l’indépendance et la capacité de mener ses propres alliances sans rendre des comptes à une entité supranationale. Reste à admettre que la volonté exprimée par les peuples, n’est que très rarement celle retenue par les dirigeants et le Traité de Lisbonne en est un exemple des plus évidents pour tout Français.
Amine Sifaoui
